|
Témoignage d’Hervé OTT au procès de Riom |
|
Hervé OTT est établi sur le Larzac, où il est formateur en approche et transformation constructive des conflits. Il faisait partie des témoins appelés par la défense au procès de Riom (14 septembre).
J’ai été cité comme "témoin de moralité" pour Christian Roqueirol, qui a participé à la création du Cun [du Larzac] en 1975. J’ai donc raconté comment nous nous sommes connus et suivis depuis. J’ai aussi rapidement décrit mon cheminement comme objecteur [de conscience], installé sur le Larzac, puis formateur en approche et transformation constructive des conflits. Et qu’à ce titre je pouvais, si on me sollicitait, animer des formations pour les Faucheurs.
J’ai voulu ensuite parler sur le fond, en développant trois idées :
les faucheurs sont des personnes qui sont conscientes des risques que font courir les OGM et, comme ils veulent éviter que ne se reproduisent des dangers comme le sang contaminé ou la vache folle, interviennent pour dénoncer ces risques puisque les pouvoirs publics n’assument pas leurs responsabilités ;
conscients de la menace due aux OGM, ils prennent donc des risques pour eux-mêmes, puisque leur action les conduit ici, au tribunal, où ils veulent répondre de leur geste ; les Faucheurs sont des personnes courageuses car il en faut du courage pour s’exposer à la répression ! ; tous pourraient dénoncer ces risques dans la presse ou en faisant des manifestations, mais conscients des dangers, ils interviennent directement sous forme d’action de désobéissance civile, donc en transgressant la loi ; ils s’exposent donc à la répression et affrontent avec courage les forces de l’ordre, la justice et l’opinion publique ; c’est de ce courage dont manquent trop souvent les citoyens au courant de ce qui ne va pas et se taisent néanmoins pour éviter d’être dérangés dans leur vie quotidienne ;
cette action de "désobéissance civile" est de venue leur dernier recours, puisque l’opinion publique n’est pas prise en compte dans son refus majoritaire des OGM ; certes, il y a transgression d’une loi, il y a destruction d’un produit appartenant à autrui ; mais cet acte a été fait en plein jour, a été revendiqué, aucun des acteurs ne s’en est caché, n’a essayé de se soustraire à sa responsabilité (et même d’autres personnes demandent à être co-inculpées !) ; force reste donc à la loi : s’il y a bien une forme de "désordre public" provoqué par cette action, il n’y a pas de mise en danger de l’ordre public, puisque les acteurs s’y soumettent ; cette distinction est fondamentale ; leur désobéissance n’est pas délinquante, ils n’en tirent aucun profit personnel, elle reste donc "civique" parce que citoyenne, constructive et morale ; elle est en outre "civile" en ce sens qu’elle manifeste de la "civilité" et accepte de laisser le dernier mot à la loi, qui protège de la violence individuelle ou collective.
Un des avocats de la partie civile pose alors une question sur les formations pour les Faucheurs.
J’explique qu’effectivement, ce genre de manifestation requiert une certaine préparation pour éviter les débordements dus à des réactions de peur, pour limiter les effets de la répression (sans la fuir), pour savoir se contrôler en cas de provocation. Qu’une telle formation pouvait être nécessaire pour que l’action reste "non-violente" et ne perde pas son sens d’origine.
Puis le procureur a posé un certain nombre de questions, je ne sais plus dans quel ordre !
" Vous parlez de non-violence, mais est-ce que détruire des biens des autres ne revient pas à faire usage de violence ? "
J’ai indiqué la différence que nous faisons entre les biens et les personnes, que notre définition de la violence, qui commence avec la diffamation et l’injure selon le cadre pénal, concerne essentiellement l’atteinte faite à l’intégrité des personnes. Qu’il était très important de refuser l’identification entre les biens et les personnes.
"Est-ce que vous pouvez comprendre que ces biens, ces cultures ont été perçues par les agriculteurs comme une violence ?"
J’ai dit que cela faisait partie des risques à prendre, que face à des produits dangereux comme ceux-là, au risque d’être mal compris, il était légitime d’agir ainsi à cause du danger perçu, à condition toujours que ce soit en plein jour et qu’on revendique cet acte. Et que c’était à la justice à se prononcer sur la réalité de la violence subie. (*)
En lien avec cela ou avec une autre question j’ai rappelé que les lois évoluaient, qu’elles n’étaient pas immuables, qu’elles tenaient compte des évolution de la société et qu’on ne pouvait pas définir une fois pour toute la violence. Que le viol était devenu un crime alors qu’il n’était auparavant qu’un délit.
Comme le débat devenait plus philosophique que concret, à cause des réactions du procureur, le président du tribunal est intervenu pour faire remarquer que c’était un vieux problème et qu’on n’allait pas le résoudre ici !
Je sais que plusieurs fois, je suis revenu sur les cas du sang contaminé et de la vache folle pour dire qu’on ne pouvait pas faire confiance totalement aux élus, au gouvernement. Et que c’était le devoir des citoyens de prendre leurs responsabilités.
Je n’ai plus en mémoire toutes les questions du procureur et par conséquent le contenu de mes réponses. Je sais simplement que ses questions m’ont beaucoup aidé à argumenter, qu’il s’exprimait assez lentement, ce qui me donnait du temps pour élaborer mes lignes de réponse et comprendre les sous-entendus de son discours qui pouvait devenir des pièges à éviter ou à formuler.
À la fin de mon intervention, j’ai cité Gandhi et M. L King. Et là, sans que je puisse réagir parce que le président avait déjà passé la parole aux avocats de la défense, l’avocat de la partie civile qui m’avait interrogé au début, a dit en se tournant vers le procureur : "mais ni Gandhi ni King n’ont jamais été non-violents !"
François Roux [l’avocat de la défense] m’a alors tendu la perche en citant Dom H. Camara, qui distinguait trois formes de violence, celle de situation, celle de révolte, celle de répression. Et il m’a demandé si c’était bien à la première que je faisais allusion dans mes propos.
Je ne sais plus combien de temps à duré cet échange, mais cela m’a paru assez long, et en tous cas beaucoup plus long que le petit témoignage de cinq à dix minutes maximum qu’on m’avait demandé de faire !
(*) Après coup, je me suis dit que j’aurais pu reconnaître que pour les agriculteurs "victimes" de l’action, ce devait être difficile à accepter, que leur travail était en quelque sorte dénigré. Avoir des convictions n’empêche pas de rester sensible à la souffrance de nos adversaires ! Mais j’aurais dû ajouter en même temps qu’ils étaient aussi responsables de ce qu’il avaient fait (planter des OGM) et qu’ils devaient assumer cette responsabilité, compte-tenu des risques connus de voir ces plants détruits.
Hervé OTT
Gilles Gesson
Création de l'article : 14 novembre 2005
Dernière mise à jour : 14 novembre 2005
Page visitée 2473 fois
(1)
|