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Samedi 9 août 18 h à L'Hospitalet-du-Larzac. Nous sommes un peu en retard pour assister au forum sur le commerce équitable. En allongeant le pas, on devrait arriver à temps…
Peut-être rencontrerons-nous des intervenants qui ne se payent pas de mots. J'ai en tête un exemple concret d'alternative commerciale à Haïti. Gérard et moi, nous marchons dans le sens contraire du flux majoritaire des gens qui commencent à se diriger de l'autre côté de passerelle, vers la scène musicale et centrale. Nos yeux à hauteur de milliers d'autres yeux, nous croisons des regards bienveillants. Echange de complicité souriante, chaleureuse sensation d'un moment privilégié qui titille la fibre fière d'une appartenance possible à l'espèce humaine libre et fraternelle.
Au forum, on dira sûrement que le commerce équitable à permis le forage de puits d'eau potable en Haïti. Le soleil commence à tomber à droite de la passerelle, énorme, épuisé. La touffeur décline, le calme règne. On croirait une procession rituelle en Inde avec poussière et surpopulation afférentes, sans agressivité. Ambiance exotique, expression du divers… A propos des besoins en eau potable, le Larzac de l'été 2003 est un enseignement brûlant par l'exemple. Les Haîtiens boivent sûrement aussi et ils cultivent les bananes.
Et puis, d'un coup, des cris juste derrière moi. Quand je me retourne, Gérard est allongé par terre cerné d'un groupe compact de gens qui hurlent. Je m'approche. Il a le pied sous la roue d'une voiture. Une voiture ? Eh oui, une voiture. Le site leur est pourtant interdit, la passerelle en particulier m'avait paru très surveillée. Mais il faut bien se rendre à l'évicence : la réalité ne cède pas aussi facilement que les rayons solaires du soir. Gérard a bien le pied écrasé par une bagnole.
Malgré les cris, le conducteur ne recule pas. Par sa vitre baissée j'essaie calmement de l'exhorter à reculer. Il regarde ébété son levier de vitesse incapable de bouger. Il finit au bout de longues dizaines de seconde à enclencher la marche arrière, libérant ainsi sa victime. Gérard ne peut plus marcher, il a perdu toute sensibilité au pied.
Les gendarmes sont à cinquante mètres de là…, interdisant justement l'accès aux voitures. Ça me coûte, mais j'y vais et je raconte pour qu'ils appellent les secours. En attendant, on discute, mais comme les gendarmes ne répondent jamais aux questions (ils ne sont formés que pour en poser), nous ne saurons pas pourquoi le particulier, qui n'a rien à voir avec les équipes d'organisation ou autre intendances, a bénéficié d'une autorisation de rouler là. Nous ne saurons pas non plus pourquoi l'automobiliste agresseur a échappé à l'alcootest (essayez un peu de vous y soustraire dans d'autres circonstances, même s'il n"y a pas de blessé !).
En attendant donc, on discute. Et savez-vous ce que nous raconte le chauffard ? Eh bien sa guerre d'Algérie, pardi ! Et que lui aussi il en a eu des fractures dans le djebel, et que c'est pas grave ça quand on est un homme… Vite, les secours ! Arrivent justement quelques pompiers et un jeune médecin à moto, bénévoles, adorables. Eux au moins, on ne se demande pas pourquoi ils sont là. Verdict : il faut rentrer vite ou aller à l'hôpital. Heureusement nous habitons la campagne gardoise voisine et nous remettons l'hospitalisation au lendemain.
Mais la soirée est finie pour nous, le grand bol d'optimisme aussi. "Il n'y avait qu'un beauf et il a été pour moi", Gérard lui en a gardé un peu d'optimisme à moins que ce soit la politesse du désespoir, allez savoir. Pas de musique, pas de forums, pas de rencontres avec les Européens équitables qui ont aidé les paysans haïtiens à forer des puits pour l'eau potable, denrée rarissime. Mais les Européens équitables achètent les bananes haïtiennes sous condition : qu'elles soient lavées à l'eau… potable.
Voilà la fin de cette petite histoire vécue, sans morale, juste une poignée de minutes dans les années lumières, quelques paroles individuelles dans une marée sémantique, une goutte d'eau dans l'océan saumâtre. Dernier regard sur le slogan du jour "Un autre monde possible" porté ici en masse par les hommes des mauvaises années sandwich.
Martine Hermann
Création de l'article : 26 août 2003
Dernière mise à jour : 26 août 2003
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en lisant ton message, je ne peux m'empêcher de demander, même si je ne vous connais pas, si ton mari va mieux et s'il ne garde pas de traces de cet accident. bonne convalescence, il y aura surement d'autres rassemblement, et sans un seul beauf cette fois ! "D'autres mondes sont possibles..."
Marielle
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Merci Marielle pour ton message amical. Tout le contraire du chauffard qui lui n'a pas demandé de nouvelles. Gérard va mieux, il s'en est tiré avec un écrasement, un hématome et une bonne montée d'adrénaline, mais on a frisé le fait divers. A bientôt dans le meilleur des monde possible. Martine
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