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La décroissance soutenable

La décroissance soutenable ? Ca veut dire quoi ? Est-ce bien sérieux, alors qu'on nous rabat les oreilles avec les bienfaits de la croissance économique, saupoudrée d'une petite dose de "développement durable" pour faire joli ? Cette croissance, qui, à en croire les décideurs économiques, politiques, la presse financière et généraliste ... serait le remède à tous les maux : chômage, financement des retraites, de l'assurance maladie ...

La notion de décroissance soutenable part de constats objectifs : il ne peut pas y avoir de croissance infinie sur une planète finie, comme le soulignait déjà le Club de Rome il y a un peu moins de 50 ans ; 20% des habitants de la planète consomment 80% des ressources, dont certaines non renouvelables ; si tous les habitants de la planète avaient le mode de vie d'un Européen, il faudrait plusieurs planètes pour absorber l'empreinte écologique globale, et encore plus si l'on s'aligne sur le mode de vie d'un américain ; depuis 50 ans, les inégalités ont augmenté, malgré une croissance soutenue.
La croissance telle qu'elle existe, et est encouragée, dans les pays occidentaux est donc insoutenable.
Par ailleurs, la croissance a été ignorée pendant des siècles, il s'agit d'une notion très récente (XVIIIème-XIXème siècle).
Et à quoi sert la croissance si elle ne rend pas heureux ? (lu dans le Financial Times, bible du libéralisme économique et de la mondialisation financière)
A quoi sert-elle tout court ?
Y a-t-il une obligation de croissance ?

Le terme de décroissance soutenable, utilisé à l'origine par Nicholas Georgescu-Roegen, s'oppose en premier lieu à la croissance économique telle qu'elle est définie, c'est-à-dire l'augmentation du PIB (Produit Intérieur Brut), qui mesure aussi bien les vivants que les morts, aussi bien l'économie que l'antiéconomie : la tempête de fin 1999 a par exemple contribué à une hausse de 1,2% de la croissance.
Mais la décroissance soutenable s'inscrit surtout en opposition à la notion plus que galvaudée de "développement durable", qui ne veut strictement rien dire, le développement étant souvent synonyme de croissance dans le jargon économique. Mais pas toujours, comme l'a précisé Jean-Marie Harribey, dans l'assistance, distinguant l'aspect plus qualitatif du développement, par rapport au mode de calcul très quantitatif de la croissance.
Autre constat, les notions d'entropie en économie ou de bio-économie n'ont jamais été abordée par les théories économiques classiques, néo-classiques, libérales, marxistes ... tandis qu'elles sont évoquées à présent, notamment dans le développement. Mais le développement n'est-il pas la dernière notion en date pour que le capitalisme fasse ses choux gras ?
Ou simplement le moyen d'atteindre la croissance ?
Et si le développement durable, c'est avoir trois estomacs pour pouvoir manger trois fois plus, quel intérêt ?

Concrètement, la décroissance soutenable serait atteinte par une modération de notre mode de vie, par une reflexion sur les besoins de base et par l'arrêt d'une surconsommation absurde et destructrice, par une simplicité volontaire ... Evidemment, cela vaut pour les pays occidentaux qui ont atteint un niveau de développement qui permet plus que largement de satisfaire les besoins vitaux de sa population, sachant que des poches de pauvreté existent - et s'accroissent - en leur sein. Au contraire, les pays où la population ne mange pas à sa faim, où l'accès à l'eau est un privilège rare, où l'électricité est un lointain rêve ... ne vont et ne peuvent pas envisager une baisse de leur niveau de vie. Il s'agirait donc d'envisager des croissances/décroissances différenciées entre l'état d'avancement des pays.
S'il fallait résumer schématiquement ce que la décroissance soutenable propose, cela pourrait donner, de manière provocatrice : "Demain, on double les impôts et on partage le reste", ou "Demain, vous aurez moins, et vous le partagerez". Par ailleurs, les notions de Revenu Universel, ou de désobéissance civile du travail (sur le mode objecteur de conscience) peuvent rentrer dans le cadre d'une reflexion sur les moyens d'établir une décroissance durable.

La décroissance durable peut faire partie des bases d'une autre société possible et souhaitable, où l'on distingue l'essentiel du superflu, où les rapports ne sont pas ceux de commerçants à CONsommateurs, où les valeurs suprêmes sont la croissance économique, le travail coûte que coûte, compétitivité, la satisfaction des actionnaires au détriment de critères sociaux ou environnementaux. Ce qui ne signifie pas revenir à l'éclairage à la bougie, mais démythifier ces valeurs reines.
MAIS tout en étant conscient de nos propres contradictions. A commencer par notre comportement sur ce rassemblement au Larzac, où beaucoup sont venus en voiture personnelle, avec leur téléphone portable, et où l'on passe devant certains stands très mercantiles.
Le monde n'est pas une marchandise ...

Pour approfondir la reflexion, il a été conseillé de lire les ouvrages de Pierre Rahbi (voir sur Terre et Humanisme) ou d'Ivan Illich ("La Convivialité", par exemple) ou de se rendre sur le site decroissance.org (qui propose notamment un bêtisier du développement durable).
Enfin, le premier colloque sur la décroissance soutenable se tiendra à Lyon les 26 et 26 septembre, faisant suite au colloque de mars 2002 à Paris, "Défaire le développement, refaire le monde".



P.S.
Reporter web, 11 août 2003