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Nombreux effets, mais une seule cause

Une analyse de l'actualité sociale, ne serait-ce qu'en France, permet d'appréhender l'imminence du désastre. A première vue, les différents sujets qui rythment cette actualité ne semblent guère liés les uns aux autres. Quel rapport, en effet, entre la fermeture d'un hôpital de province, la diminution du personnel dans l'Education Nationale, le projet de réforme des retraites, le déficit chronique de la Sécurité Sociale, une politique draconnienne en matière d'immigration ? Apparemment aucun. Pourtant, il s'agit d'autant de conséquences d'une même cause : la préparation du terrain, dans l'ombre, pour le rouleau-compresseur de l'AGCS.

 Prenons un seul exemple parmi tant d'autres, celui de l'immigration. Il y a quelques mois, le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) a publié un rapport alarmant. L'Occident connaît depuis plusieurs décennies un vieillissement démographique inquiétant. Si cette tendance se maintient, dans quelques années, la population active des pays occidentaux sera insuffisante pour subvenir à leurs besoins tant économiques (capacité de production, rentrées fiscales, etc.) que sociaux (paiement des retraites, etc.). Le rapport, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'émane pourtant pas d'un "nid de gauchistes", préconise une ouverture des frontières occidentales à la main d'œuvre étrangère, afin d'assurer un renouvellement salvateur. Il donne même des chiffres : pour rétablir l'équilibre, l'Allemagne devrait accueillir rapidement 600.000 travailleurs étrangers, la France 200.000. Or, tous les pays occidentaux sont en train de boucler leurs frontières. A première vue, le paradoxe est incompréhensible et porterait à penser que décidémment, nos dirigeants sont sourds et aveugles, ou qu'ils naviguent à très courte vue. Mais la prespective imminente de l'AGCS permet une autre lecture. Et là, tout devient clair…

 Selon l'AGCS, un service peut être fourni de quatre manières, quatre "modes" : en provenance d'un pays-membre à destination d'un autre (téléphoner de France au Brésil), dans un pays pour un consommateur d'un autre pays (aller au Brésil pour apprendre le portuguais), grâce à la présence commerciale dans un pays d'un fournisseur d'un autre pays (l'investissement étranger), grâce à la présence de personnes physiques d'un pays dans un autre pays (l'immigration).

 Les "modes" 1 et 2 sont classiques. Le "mode" 3 aussi, mais il réintroduit en plus par la fenêtre bien des aspects du fameux AMI, chassé par la porte en 1998. Quant au "mode" 4, qui nous intéresse ici, il ouvre ni plus ni moins la possibilité pour les entreprises de casser les salaires et l'ensemble des acquis sociaux. Dorénavant, les entreprises n'auront plus besoin de délocaliser pour réduire le coût du travail, puisqu'avec l'AGCS, elles pourront "importer" une main d'œuvre étrangère qui sera employée non pas aux conditions du pays d'accueil, mais à celles de leur pays d'origine. Concrètement, à diplôme et expérience équivalents, un ingénieur étranger viendra travailler dans une entreprise française sans pouvoir bénéficier ni du salaire d'un ingénieur français, ni des conventions collectives pratiquées en France. Il convient de préciser que ce "mode" 4 concerne surtout, jusqu'ici, les cadres et les techniciens supérieurs. Ce qui permet au passage de mieux comprendre, par exemple, l'ardeur employée à un élargissement de l'Union Européenne. Les pays de l'Est constituent certes un nouveau marché, mais surtout un réservoir inépuisable de main d'œuvre qualifiée et "bon marché". Ce qui permettra aussi, dans un premier temps, de mettre en concurrence les travailleurs du Sud "au profit" de ceux de l'Est (élimination à terme d'une immigration non "blanche-chrétienne"), puis, dans un second temps, les travailleurs français "au profit" des étrangers (élimination à terme des acquis sociaux des travailleurs français). Sur tous les plans, les travailleurs sont perdants, les entrepreneurs sont gagnants. Dès lors, et pour en revenir à notre sujet, pourquoi ouvrir dès maintenant les frontières à des travailleurs étrangers que l'on est encore forcé d'employer à "haut coût" ? Autant attendre l'application de l'AGCS et de son "mode" 4…

 Encore ne s'agit-il que d'un exemple parmi tant d'autres. Une relecture semblable des "problèmes sociaux" actuels cités plus haut (santé, éducation, protection sociale) est en effet non seulement possible, mais surtout nécessaire pour comprendre leur véritable, et unique, cause. Pour en rester à la France, tous les chantiers de démolition sociale menés par le gouvernement ne doivent pas être seulement appréhendés comme l'œuvre d'une droite revancharde (n'oublions pas que la gauche au pouvoir a plus privatisé que la droite !), mais bien, répétons-le, comme une préparation du terrain à l'arrivée de l'AGCS. La remise en cause des 35 heures, les manœuvres autour du Smic, l'élargissement du droit de licencier, la diminution des prestations et du temps d'indemnisation pour les chômeurs, la fin du contrôle de l'utilisation des fonds publics, la diminution des impôts pour les riches, la diminution des prestations sociales pour les pauvres, l'hémorragie de personnel dans l'Education Nationale, la "panne" du logement social, pour ne citer que les différents points au tableau de chasse du gouvernement actuel, démontrent bien que ce dernier est à son tour enrôlé dans la politique du droit de pillage conduite sous l'égide de l'OMC, au profit des firmes privées.

 A nous de rester vigilants… et surtout lucides. Tous les problèmes (sociaux, environnementaux, cuturels, etc.) auquels nous sommes quotidiennement confrontés, ne sont "que" les effets d'une seule et même cause : l'arrivée imminente de l'AGCS. Soyons attentifs à ne pas nous précipiter "tête baissée" sur tous les "chiffons rouges" que l'on agite devant nous, dans le but de diviser nos mobilisations. Notre seul espoir de gripper cette machine infernale, réside dans l'union de nos forces. Tel est le but du rassemblement organisé cet été sur le Larzac, haut lieu de résistance…

Gilles Gesson, 28 avril 2003