Retour au format normal
Regard sur l'avenir du tibet...

REGARD SUR LE TIBET... INQUIETUDES !!!

 

Ce texte écrit en Juillet 1998, garde malheureusement toute son actualité. à vos réflexions

Juillet 1998 - Aéroport de Gonggar (Lhassa)

Derrière les vitres de la salle, j'observe les opérations de déchargement d'un Boeing de Sichuan Airlines. Au travail, l'armée chinoise transférant des soutes de l'avion aux camions alignés sur la piste de grandes caisses en bois, dont le contenu ne fait aucun doute. L'aéroport restera bloqué jusqu'à l'embarquement de la dernière caisse dans les camions et tous attendent. Cette dernière image de l'omniprésence de l'armée chinoise vient se ranger à côté de toutes celles qui nous ont accompagnés tout au long de notre voyage au Tibet : barrages routiers tenus par des militaires en armes, ponts puissamment gardés et surveillés à l'aide de projecteurs, convois de dizaines de véhicules militaires sillonnant les rares routes du pays, casernes massives de construction récente à la périphérie des principales villes, postes disséminés jusque dans les villages les plus reculés...impossible d'oublier que le Tibet est occupé. Même si les Etats-Unis ont cessé officiellement depuis plus de vingt-cinq ans de soutenir la rébellion du KHAM, en contrepartie de la visite de Nixon en Chine, même si le Dalai Lama a demandé depuis longtemps à ses partisans de renoncer à la lutte armée, la présence chinoise au Tibet n'est possible que sous haute surveillance.

Une de mes amies chinoises m'avait pourtant prévenu en reprenant les propos de la ligne officielle : "la Chine envoie au Tibet ses meilleurs éléments, qui se sacrifient pour cette région. Beaucoup tombent malades ou perdent la vie à cause de l'altitude, du froid, des accidents de voiture, des maladies...". La presse montre parfois la photographie des jeunes diplômés qui "choisissent" de prendre leur premier poste au Tibet. Les sourires semblent un peu convenus. Notons avec intérêt que les dirigeants chinois, qui ont repris la tradition des inspections impériales, semblent éviter avec soin le Tibet. Mao n'y est jamais venu, Deng non plus et apparemment Jiang y a fait un bref passage, en arrivant et en repartant par un aéroport militaire éloigné de Lhassa. A l'inverse, un vieil ami chinois, professeur de musique, y avait été envoyé pour plusieurs années pendant la Révolution culturelle. Les Chinois n'aiment pas le Tibet, les exemples ne manquent pas.

Et pourtant, la Chine déploie des efforts considérables pour consolider sa présence dans cette région inhospitalière. Lhassa serait peuplée aujourd'hui pour moitié par des Han, proportion bien visible dans les rues. Les salaires de fonctionnaires sont plus élevés au Tibet pour attirer des volontaires. Dans un pays où l'analphabétisme était autrefois généralisé, des écoles apprennent aux jeunes Tibétains à lire, à écrire en tibétain, mais aussi, bien sûr, en chinois! des étudiants tibétains partent se former dans les universités des grandes cités chinoises. Dans les villes tibétaines poussent des immeubles recouverts des carrelages caractéristiques de la construction actuelle chinoise à bas coût. Le tourisme se développe et conduit au Tibet, non seulement des Occidentaux à la poursuite d'une image idéalisée du pays, mais aussi des voyages en groupe de Chinois.

Les raisons de l'intérêt de la Chine pour ce pays?

Besoin d'espace pour diminuer la pression démographique, écran stratégique face à l'Inde qui est le seul pays pouvant en termes démographiques traiter d'égal à égal avec la Chine, appropriation des ressources minérales du Tibet, sites de lancement de missiles stratégiques à l'ouest du Tibet, stockage de déchets radioactifs dans les déserts des plateaux tibétains, les raisons ne manqueraient pas et les diplomates sauraient mieux les analyser que moi...mais ne serait-ce pas aussi la volonté de laver l'affront ressenti en 763, lorsque le royaume tibétain à l'apogée de sa puissance détruit Changan (Xi'an), capitale de l'empire chinois? la volonté de maîtriser définitivement une puissance qui dans l'Histoire a menacé de nombreuses fois la puissance han, l'obligeant à composer avec elle? ainsi au VIIème siècle, lorsque Songsten Gampo prend pour femme une Chinoise, fille de l'empereur, mais aussi une femme népalaise. Alliances matrimoniales consenties par les puissances voisines afin de sceller des accords de paix avec ce voisin un peu trop gesticulant.

Ne serait-ce pas enfin pour la Chine l'aboutissement d'un long processus historique d'assimilation, commencé au XVIIIème siècle avec l'installation de garnisons chinoises dans l'est du pays, amplifié deux siècles plus tard par la volonté chinoise de résister aux poussées de la Grande-Bretagne en provenance du sud et de la Russie en provenance du nord? Dans ce même but, le Tibet ne reste pas aujourd'hui à l'écart de la transformation économique profonde qui affecte la Chine depuis une dizaine d'années. L'électricité semble désormais présente dans la plupart des villages tibétains, en témoignent les lignes électriques qui traversent les plateaux déserts. J'ai ainsi vu au sud du pays un chantier très important ouvert par l'armée chinoise pour la réalisation d'un barrage. Les infrastructures routières s'améliorent progressivement, malgré une nature hostile et l'érosion forte qui attaque tous les ouvrages réalisés dans la montagne.

Les marchés semblent correctement approvisionnés, les paysans ayant comme en Chine le droit d'exploiter pour leur compte des parcelles de terre et d'écouler la production sur les marchés privés. Bien évidemment, chacune de ces actions, surtout l'investissement en infrastructures, participe à la consolidation de la présence chinoise. Comme ailleurs, le développement économique est accompagné de ses excès, comme la surexploitation des ressources naturelles. La déforestation accélère l'érosion, dont l'impact sur les paysages et les reliefs est particulièrement visible. L'érosion modifie le régime d'écoulement des fleuves (cinq fleuves majeurs de la région prennent leur source au Tibet), déclenchant en aval des inondations catastrophiques. Il faudra sans doute encore du temps pour que se développe une pensée écologique active, influente, capable de réguler cette exploitation. Malgré cette élévation récente du niveau de vie, le voyageur reste frappé par une réalité profonde du Tibet : le Tibet est un pays sous-développé, parmi les plus démunis de la planète. Des sources bibliographiques concordantes rangent son PIB par habitant en 1995 au niveau de celui du Burkina Faso, évaluent l'espérance de vie de ses habitants à quarante ans. J'ai été surpris par la misère, la saleté, les visages sans âge marqués par les dures conditions de vie, signes d'un sous-développement absolu que je n'avais pas rencontré pendant ces années passées en Chine, même dans les régions périphériques.

Certains seront tentés d'expliquer cette situation dramatique par les décennies d'occupation chinoise et par les épreuves et destructions qu'a connues le Tibet, en particulier pendant la Révolution culturelle. On ne peut se contenter de cette lecture simpliste. Il faut chercher plus loin dans l'Histoire tibétaine les causes de ce phénomène, se rappeler que les premiers voyageurs occidentaux au début de notre siècle ont trouvé un pays vivant dans bien des domaines au Moyen-Age (le corps expéditionnaire britannique écrase en 1904 une armée tibétaine de plusieurs milliers de soldats équipés de lances, d'épieux, de rares fusils à mèche, et se croyant protégés par des amulettes; le servage existe encore au début du XXème siècle), que le Tibet et ses élites ont résisté durant notre siècle à différentes tentatives de modernisation (une école anglo-tibétaine ouverte dans les années vingt sera fermée sur la pression insistante des ordres monastiques, l'usage de l'automobile sera bloqué par les craintes d'irriter les dieux et le corporatisme de ceux qui vivent de l'activité caravanière...).

La première moitié du XXème siècle verra une lutte incessante entre les idées modernes, visant à développer le pays, le doter d'infrastructures, d'institutions indépendantes des monastères, d'une armée, et les forces conservatrices, réseaux d'intérêts entre les familles aristocratiques et les ordres monastiques. Force est de constater à la lueur des évènements historiques que toutes les tentatives de modernisation ont échoué, laissant le pays désarmé et isolé face à un environnement international de plus en plus menaçant. Lire ainsi l'Histoire récente du Tibet n'est pas pour autant épouser les thèses chinoises qui n'ont eu de cesse de justifier leur politique expansionniste par la nécessité de bousculer dans l'intérêt des peuples les vestiges d'un passé féodal. Mais c'est une prudence nécessaire pour éviter de céder aux idées reçues qui circulent sur le Tibet.

En effet, le Tibet exerce une fascination incontestable sur l'Occident, depuis les premiers témoignages des visiteurs occidentaux, il y a moins d'un siècle, sur un pays jusqu'alors fermé sur lui-même, jusqu'à l'image rayonnante des maîtres tibétains exilés, dont la sérénité apparaît comme un refuge face aux désordres de notre monde. Ainsi, Tibet et bouddhisme se confondent dans notre raisonnement. Le bouddhisme ne s'est imposé au Tibet que tardivement, à la fin du VIIIème siècle, avant que ne commence le déclin inexorable de l'empire tibétain. A l'issue d'un débat philosophique fameux, le Tibet a choisi un bouddhisme d'inspiration indienne plutôt que chinoise et l'a institué en religion d'Etat. Entre terre et ciel, sur les hauts plateaux du Tibet, dans un cadre austère mais grandiose, source d'inspiration pour une recherche spirituelle, s'est développée une pensée religieuse très riche, dont l'influence a vite dépassé les limites des montagnes qui encerclent le Tibet.

Parallèlement se sont créées des ligues religieuses, dont l'influence ira grandissante, en s'appuyant sur des réseaux puissants et riches de monastères. Ces écoles de pensée acquerront un pouvoir économique et politique d'autant plus important que les grandes familles aristocratiques y ont ou y développent leurs intérêts. Pendant des siècles, elles contrôleront le système éducatif, ne consacrant leurs efforts de formation qu'aux futurs moines. Au fil des siècles, pouvoir religieux et pouvoir politique se sont confondus, affaiblissant dans leurs luttes internes le Tibet et l'exposant de plus en plus aux ambitions de ses voisins.

Ainsi, la lignée des Dalai Lamas, qui apparaît aujourd'hui comme la gardienne historique de l'intégrité tibétaine, ne commence-t-elle qu'au XVIème siècle avec la protection de l'empire mongol. A cette époque, le rayonnement spirituel du Tibet reste intense en Asie, bien que le pays soit en proie à de multiples conflits internes. Le Khan mongol invite l'abbé d'un monastère très réputé et s'engage à faire du bouddhisme la religion officielle des Mongols. Celui-ci devient donc le premier Dalai Lama en titre de son vivant. Fort opportunément, à la mort de l'abbé, sa réincarnation est identifiée dans la famille du Khan et un Dalai Lama d'origine mongole s'installe donc à Lhassa. Aucune figure majeure ne marque la lignée des Dalai Lamas, jusqu'au treizième du nom, installé sur le trône à l'âge de trois ans en 1879, et dont le règne allant jusqu'en 1933 verra le Tibet entrer dans la douleur en contact avec le monde moderne. Lui succédera le XVIème Dalai Lama, qui ne pourra s'opposer à l'invasion chinoise et qui obtiendra le prix Nobel de la paix en 1989. Ce bref rappel historique permet de comprendre le rôle fondamental des monastères dans l'histoire tibétaine. A cause de cette histoire, les monastères ont été une cible privilégiée des persécutions, des destructions et atrocités commises par l'envahisseur chinois, les Gardes rouges particulièrement.

Témoignages de ces souffrances, les récits des moines exilés, les murs écroulés des monastères, l'hostilité éclatant sans réserve dans les propos échangés avec les moines. Aujourd'hui ces monastères revivent. Les communautés se développent, même si leurs effectifs ne représentent que le cinquième des niveaux antérieurs. Le visiteur parcourt des monastères en pleine reconstruction, lieux de prières visités par d'innombrables pélerins lors des nombreuses fêtes qui jalonnent l'année bouddhiste. Les monastères rénovent les trésors artistiques qui ont échappé aux destructions et vols, s'embellissent de nouvelles créations, accueillent de jeunes moines dès l'âge de 7 ans (les autorités chinoises ont cependant imposé récemment que les voeux d'un moine ne puissent être considérés comme définitifs avant l'âge de 18 ans).

Cette renaissance s'effectue visiblement sous le contrôle des autorités chinoises qui, par exemple, limitent le nombre de moines, interdisent dans les temples toute photographie du Dalai Lama actuel, sauf celle prise lors de sa rencontre avec Mao à Beijing en 1954. Les rassemblements religieux font l'objet d'une surveillance particulière, certaines fêtes dans les années passées, en 1996 en particulier à Lhassa, s'étant transformées sous les yeux de touristes étrangers en manifestations violentes contre la présence chinoise. Ainsi, lors de notre voyage, nous avons été priés par la police locale de quitter un monastère où se déroulait une de ces nombreuses fêtes traditionnelles.

Cette attitude à l'encontre des touristes n'est pas systématique, mais illustre une certaine nervosité des autorités locales, en particulier dans les régions éloignées de Lhassa, vis-à-vis de ces activités religieuses. A l'opposé, à Shigatse, deuxième ville du pays et lieu de villégiature de la deuxième autorité religieuse du pays, le Panchen Lama, nous avons pu assister à un pélerinage rassemblant des milliers de fidèles venant de la ville et des campagnes environnantes. Cette fête dure trois jours, pendant lesquels les pélerins effectuent chaque matin dans le monastère un parcours rituel, jalonné de nombreuses étapes de prière, mais aussi d'offrandes au pied de statues et d'autels richement décorés. Le contraste entre la richesse des lieux et le dénuement des pélerins est saisissant.

Car, malgré les épreuves de ce siècle, les monastères, du moins les plus grands, brillent de la splendeur des objets de culte qui y sont exposés. La visite du Potala, à Lhassa, révèle ainsi un véritable trésor artistique, qui permet de mesurer la puissance économique que représentaient les monastères. La société tibétaine traditionnelle, qui réapparaît dans ces nouveaux espaces de liberté, c'était cette juxtaposition d'une élite monastique sélectionnée, formée, en lutte incessante pour le pouvoir, et un peuple vivant dans des conditions très dures et immuables, c'était ce fossé entre la richesse des ordres monastiques et la misère des paysans. L'Occident n'a en ces domaines de leçon à donner à personne, mais pour la justesse de notre appréciation de la situation actuelle, il convient d'intégrer cette dimension historique.

Alors, quel avenir pour le Tibet?

Oser conclure sur une problématique aussi complexe serait déraisonnable. Je me limiterai donc à suggérer quelques pistes de réflexion. Les puissances occidentales se sont rarement intéressées au Tibet. La Grande-Bretagne a brièvement occupé le pays, après l'expédition militaire de 1904-1905, mais sa motivation principale était la défense au nord de ses intérêts en Inde.

On connaît la suite. Les Etats-Unis ont découvert ce pays pendant la Deuxième guerre mondiale, mais craignent alors de compliquer avec ce sujet leurs relations avec le Kuomintang. Ils n'interviendront indirectement au Tibet que plus tard, lorsque la résistance tibétaine à l'invasion chinoise apparaîtra comme un élément de la lutte contre le communisme dans la région. Ce soutien sera "offert" sur la table des négociations qui marqueront la reprise des relations entre les Etats-Unis et la Chine.

Aujourd'hui, sous la pression des partisans du Dalai Lama, le sujet est encore présent dans les relations diplomatiques entre ces deux grandes puissances, mais de façon beaucoup moins conflictuelle. Ainsi Clinton, lors de sa récente tournée en Chine, a invité le Dalai Lama à dialoguer avec Jiang Ze Min. L'activité inlassable du Dalai Lama, sa respectabilité et le soutien international des medias maintiennent un fort courant de sympathie pour ce pays, mais le poids croissant de la Chine sur la scène internationale, la volonté des pays occidentaux de ne pas compromettre leur accès au marché chinois limitent les progrès de ce dossier.

Par ailleurs, certaines revendications tibétaines semblent de nature à bloquer toute solution négociée. Ainsi la revendication de l'indépendance non seulement pour le Tibet dans son périmètre actuel de Région administrative chinoise, mais aussi dans sa conception plus extensive du Grand Tibet, c'est-à-dire l'ensemble des zones du territoire chinois où vivent des minorités tibétaines, en particulier dans le Sichuan. L'Histoire n'offre pas de réponse simple à cette question, en raison des nombreux bouleversements qui ont affecté le tracé des frontières. La géographie non plus, car les contreforts du massif himalayen s'étendent en profondeur dans le territoire chinois. Soutenir le Dalai Lama est sûrement utile dans la gestion des rapports de forces avec cette grande puissance, mais ne génère pas à soi seul de solutions constructives.

N'est-il pas possible de faire comprendre à la Chine que son entrée dans le Nouvel ordre mondial ne pourra s'effectuer pleinement sans que cet épineux problème ne trouve une solution? Est-il illusoire de penser qu'un ensemble équilibré de propositions puisse recueillir un accord des parties en présence? Le gouvernement tibétain en exil peut-il renoncer à l'indépendance au profit d'une autonomie respectueuse de l'identité tibétaine? Le gouvernement chinois peut-il s'engager à rétablir à parité avec le chinois l'enseignement et l'usage de la langue tibétaine, à limiter le flux des implantations chinoises au Tibet, à soutenir un programme de développement économique conçu avec les autorités tibétaines, à ouvrir le Tibet à l'action des Organisations non- gouvernementales en contrepartie des soutiens dont bénéficient de la part des Institutions internationales les pays les plus démunis de la planète? La Chine serait-elle prête à reconnaître officiellement sa responsabilité dans les épreuves traversées par le Tibet depuis 1950? le Dalai Lama serait-il prêt à renoncer à son pouvoir politique et à soutenir une séparation radicale du pouvoir religieux et du pouvoir politique? Certains ne manqueront pas de souligner qu'un tel cadre de négociations reviendrait à avaliser l'annexion du Tibet par la Chine. Mais d'autre part, sans un soutien international à une solution négociée et réaliste, la disparition du Tibet semble programmée de façon inéluctable. Pouvons-nous nous résigner à cette fin?

PATRICK IBAN, 19 septembre 2003