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Le temps des moissons
Le 14 août, les "faucheurs volontaires" passaient une seconde fois à l’action en fauchant, simultanément dans le Loiret et le Puy-de-Dôme, des parcelles d’essais d’OGM (organismes génétiquement modifiés) en plein champ. En menant ces actions en nombre et à visage découvert, en prenant l’opinion publique à témoin, ils interpellent le gouvernement sur le dévoiement de son rôle de protecteur de l’intérêt général en celui de garant de l’intérêt privé des firmes semencières. Après le succès de l’opération "fauchage" du 25 juillet dans le Tarn-et-Garonne, l’ensemble des "faucheurs volontaires" recensés à travers la France par le collectif, étaient conviés à une seconde opération de fauchage pour le 14 août. Deux sites leur étaient proposés : Marsat (Puy-de-Dôme) pour les "faucheurs" du Sud, Greneville-en-Beauce (Loiret) pour ceux du Nord. L’opération dans le Loiret s’est déroulée comme prévu. La parcelle de maïs transgénique, située dans une zone où les expérimentations sont liées à la firme nord-américaine Monsanto (cette firme qui pollue par ses essais en plein champ les cultures traditionnelles voisines et intente ensuite des procès aux paysans pour "vol de brevet"…), a été fauchée par environ trois cents "faucheurs". Les gendarmes, présents, ne sont pas intervenus, mais ont relevé l’identité des conducteurs de véhicules transportant les militants. Celle du Puy-de-Dôme a été plus mouvementée… Après un rassemblement à Cournon, un bourg situé à la périphérie de Clermont-Ferrand, où ils ont reçu les dernières consignes (ni outils, ni violence, action à visage découvert) et des informations juridiques complètes (que se passe-t-il en cas d’interpellation, de garde à vue, de comparution immédiate ?), environ cinq cents "faucheurs" se dirigent vers Marsat, où les militants locaux ont localisé une parcelle de maïs transgénique planté par la firme Limagrain. Jusqu’à l’arrivée sur place, c’est le "folklore" habituel : long convoi de voitures particulières chargées de militants, serpentant sur les petites routes de campagne et traversant les villages ; apparition des premiers gendarmes indiquant la proximité du lieu (« là où est le képi est l’épi »), attente des derniers arrivants pendant que les gendarmes relèvent les numéros d’immatriculation, formation du cortège (« les élus devant »)… et marche en avant. La petite route est coupée par une ligne de gendarmes en uniformes kakis. Arrivés au contact, les "faucheurs" poussent un peu, les gendarmes reculent, l’atmosphère est plutôt détendue. L’opération se répète plusieurs fois, jusqu’à ce que les "faucheurs" débordent et se retrouvent face à la parcelle convoitée. Là, changement de décor. En réalité, ce n’est pas une parcelle, mais une forteresse. Des uniformes noirs de gardes mobiles se détachent sur le vert du maïs. Ils ont leur équipement anti-émeute ( !). Derrière, une barrière de grillages et de barbelés. Encore derrière, des hommes en tee-shirts blanc marqués « chercheurs et agriculteurs volontaires » (pour empoisonner la planète ?). Ce sont des chercheurs de Limagrain et des agriculteurs rémunérés par la coopérative. Les "faucheurs" avancent, et pendant que les uns encerclent la parcelle, le plus grand nombre fait un point de fixation face aux gardes mobiles et aux nervis de Limagrain. La haine de ces derniers se déchaîne alors. Crachats et insultes fusent en direction des "faucheurs", certains "chercheurs" essayant même de frapper à coups de poing ceux qui passent trop près du grillage. Mais c’est du point de fixation que l’assaut est donné. Sans violence, c’est-à-dire sans porter de coups, mais en utilisant son corps comme "bélier", les premiers rangs de faucheurs enfoncent la ligne des gardes mobiles, s’attaquent au grillage sous les coups des nervis… et finissent par ouvrir une brèche. A partir de là, c’est la débandade. Devant la pression des premiers rangs de "faucheurs", les gardes mobiles et les nervis reculent, sans pour autant abandonner le terrain. L’arrière-garde des "faucheurs" se répand alors dans la parcelle et le fauchage commence. La partie, mal engagée, est gagnée. Mais au prix fort. Trois "faucheurs" sont évacués vers l’arrière par les militants, le visage en sang. Deux autres se retrouvent isolés dans la bousculade et aussitôt "embarqués" vers une fourgonnette de la gendarmerie, qui attend à distance. Les efforts des "faucheurs" pour aller les récupérer resteront vains. C’est que la ligne des gardes mobiles s’est reconstituée et repousse maintenant les militants hors de la parcelle dévastée. La retraite n’allant pas assez vite au goût des forces du désordre (elles n’étaient pas à Verdun-sur-Garonne et tout s’était bien passé…), plusieurs gardes perdent leur sang-froid ( ?) et gifles, coups de pied et coups de matraque "discrets" partent. Leur mission accomplie, les "faucheurs" se replient sur la route. "Mission accomplie" ? Pas vraiment. Il n’est pas question de repartir en laissant deux des nôtres derrière. La fourgonnette de gendarmerie tente de démarrer, mais elle est vite arrêtée par un mur humain. Les gardes mobiles reviennent en force ? Un sit-in s’improvise rapidement, devant et derrière le véhicule. Gilles Lemaire, secrétaire national des Verts, et Danielle Auroy, députée européenne, tentent de négocier la libération des deux interpellés. Le face à face reste tendu. Quelques militants sont violemment repoussés dans un fossé. Au bout d’une heure d’attente, nous comprenons que nous avons été bernés. Lorsque les officiers de gendarmerie acceptent enfin que les élus se rendent dans la fourgonnette… elle est vide. Nous ne savons pas par quel subterfuge ils ont réussi à dissimuler leur départ., mais plutôt que de chercher à comprendre, tout le monde décide spontanément de se rendre à la gendarmerie de Riom, où les deux camarades ont dû être emmenés. Nouveau convoi de voitures, nouveau rassemblement, cette fois devant la gendarmerie, aux allures de camp retranché. La petite grille d’entrée, fermée, cède vite sous la pression. Nous pouvons pénétrer dans la cour et nous attaquer à la grosse grille métallique, qui a été abaissée devant la porte d’entrée vitrée. Nous n’y resterons pas longtemps. Venus de derrière le bâtiment, les mêmes gardes mobiles, matraque à la main et bombe de gaz à la ceinture, très nerveux, nous repoussent sans ménagement. C’est alors que nous apprenons, sur un appel de François Roux, notre avocat resté en permanence à Cournon, que les deux camarades ont en fait été emmenés à Clermont-Ferrand. Nouveau convoi, nouveau rassemblement devant la gendarmerie du quartier de Salins, nouvelle bousculade avec les mêmes gardes mobiles (on ne se quitte plus !), puis sit-in sur la chaussée. Un nouvel appel de François Roux, déjà dans les locaux, nous informe qu’il va assister les deux camarades lors de leur comparution devant le procureur. Au bout d’une heure, il ressort et nous expose la situation. Alain et Michel sont inculpés pour « voies de fait sur les forces de l’ordre, rébellion et destruction de bien privés en réunion ». La garde à vue peut être reconduite lundi après-midi. Il est alors décidé de constituer un « piquet de veille » qui restera sur place jusqu’à leur libération. Mais l’attente ne sera pas trop longue. Nos deux camarades sortent vers minuit, avec une convocation pour le tribunal de Riom le 30 septembre. Une nouvelle perspective de balade dans le Puy-de-Dôme pour aller les soutenir… Gilles GESSON (Construire un monde solidaire)
Gilles Gesson, 20 août 2004
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