Quelques jours avant le 1er juillet, nous recevions un courrier électronique (il paraît qu’on dit e-mail !) de Paris, nous indiquant que plusieurs places étaient disponibles pour un voyage en Ecosse, mises à la disposition des membres du bureau national du collectif français "2005, plus d’excuses !" à l’occasion du sommet du G8. Toujours à l’affût de la possibilité de nous rendre sur place pour donner de la voix (c’est un euphémisme !) à l’occasion d’un événement international dont les conséquences seront supportées par les citoyens du monde sans qu’on leur demande leur avis, nous réservions notre place.
Bien sûr, nous aurions dû nous méfier... A posteriori, la proposition était trop belle pour être vraiment honnête : billet de train Paris-Londres, hébergement à Londres, billet de train Londres-Edimbourg, hébergement à Edimbourg, entrée au concert de Murrayfield du 6 juillet, retour à Paris en avion, sans rien avoir à débourser. Nous pensions que le tout était financé par OXFAM, une puissante ONG européenne basée à Londres, ayant déjà grandement financé l’opération "1er juillet" à travers l’Europe. Ce n’est qu’à la gare de Londres que nous comprîmes notre erreur...
Ce matin-là, lorsque le train pour Edimbourg entre en gare, nous restons bouche bée : le slogan "Make poverty history" (approximativement « Rendre la pauvreté dépassée »), le slogan du collectif anglais, est inscrit en lettres géantes sur la locomotive, et tous les wagons sont estampillés "Virgin" (du nom de cette multinationale de la production musicale, qui défend l’argent de ses actionnaires au nom de la création artistique des autres). Nous cherchons un wagon de seconde classe pour y déposer nos sacs. Nous le cherchons encore... Tous les wagons sont de première classe ! Le mystère se dissipe lorsque, sur le quai, arrive une grosse voiture noire, aux vitres teintées. Une nuée de journalistes se précipite lorsque la portière s’ouvre. Bob Geldof en descend, souriant, radieux.
Qui est Bob Geldof ? Un ancien rocker anglais, sorti de l’anonymat il y a vingt ans en organisant le Live Aid, un concert géant simultané à Londres et à Philadelphie, mobilisant toutes les grandes stars du rock de l’époque (Rolling Stones, Pink Floyd, Genesis, the Who, Led Zeppelin, etc.) pour venir en aide à la Somalie affamée. Vingt ans après, il ressort de son placard doré pour organisé le Live Eight, à l’affiche toujours aussi alléchante, cette fois pour venir en aide à l’Afrique affamée. Initiative louable... à part que l’extrême pauvreté ne touche pas que l’Afrique... et à part que la véritable raison d’être de ce concert planétaire géant (cette fois, la liste s’est allongée : à Londres et Philadelphie, il faut aujourd’hui ajouter Tokyo, Moscou, Johannesburg, Rome, Versailles, Berlin et Toronto) est de dérouler le tapis rouge devant son ami déclaré, Tony Blair, premier ministre britannique, nouveau président pour six mois de l’Union européenne et hôte du sommet du G8, qui s’apprête à annoncer de simples mesures de saupoudrage en "faveur" des pays africains, spoliés depuis des décennies par les anciennes puissances coloniales britannique et française. Nous réalisons alors que nous sommes tombés dans un véritable traquenard : notre voyage, comme celui des centaines de délégués venus de toute l’Europe qui monteront dans ce train, a été payé par la maison de production de Geldof pour lui servir de "clappe" lors d’une réception le soir même à la mairie d’Edimbourg (où Geldof pourra ainsi se targuer d’être le porte-parole de la société civile et le maire d’accueillir ses représentants) et lors du concert final qu’il organise dans le stade de Murrayfield, le lendemain soir.
Nous passerons les six heures de trajet entre Londres et Edimbourg au bord de la nausée. Venus pour interpeller directement les dirigeants des pays riches sur le scandale de l’extrême pauvreté dans le monde, nous nous retrouvons confortablement installés dans un wagon de première classe, outrageusement abreuvés de victuailles diverses, affublés par des hôtesses d’un pseudo-kit du "bon manifestant" (1), ne pouvant faire le moindre mouvement sans susciter l’attention servile de l’un des trois stewards (par wagon !) attachés à notre service... Certes, il ne faut tomber dans la caricature (même si nous avions voyagé en "auto-stop", cela n’aurait rien apporté de plus aux pauvres du monde), mais il y a des limites ! Le voyage est cependant suffisamment long pour nous permettre de ravaler notre... désappointement, et de mettre au point notre tactique à venir. Une réflexion juste troublée par la beauté des paysages écossais qui défilent à la fenêtre... et la visite de Bob Geldof en personne, venu nous gratifier d’un « thank you for coming » (« merci d’être venu »). Tu parles ! Nous décidâmes alors d’inverser les rôles. Tu croyais nous avoir ? C’est nous qui allons le faire !
Arrivés à Edimbourg, où nous sommes accueillis dès la descente du train par un charmant vieil Ecossais en kilt soufflant dans sa cornemuse, nous rejoignons, avec les autres membres de la délégation française, la cité universitaire où nous sommes hébergés pour poser nos sacs... et nous éclipser aussitôt. Au lieu de nous rendre avec la délégation à la mairie d’Edimbourg, nous passerons la soirée au campement "intergalactique" (2), avec des jeunes alternatifs et "anarchistes non-violents" venus de toute l’Europe, réunis là pour préparer ensemble des actions directes (blocage des hôtels des délégations officielles du G8, blocage des routes d’accès au château de Gleneagles, cadre du sommet, etc.). Nous apprendrons ainsi que la veille, le centre-ville d’Edimbourg a été le cadre d’affrontements, brefs mais violents, entre groupes d’anarchistes et policiers écossais, se soldant par une trentaine de blessés et près de quatre-vingt dix arrestations. Et le lendemain, au lieu de faire du tourisme à Edimbourg en attendant sagement le concert du soir, nous prendrons tôt le matin l’un des derniers bus (3) affrétés par une ONG anglaise (nous en sommes sûrs cette fois-ci !) en direction de Gleneagles, distant d’environ cinquante kilomètres.
Le voyage est surréaliste : une file de bus jaunes à double étage, rempli à ras-bord de militants, jeunes et moins jeunes, venus de toute l’Europe, joyeusement bruyants, une file s’égrenant sur les petites routes étroites de la campagne écossaise, obligée de contourner les barrages policiers visant à retarder le plus possible son arrivée sur les lieux.
(1) constitué d’un petit drapeau et de badges ridicules, estampillés « Virgin » et « Pinguin » (le Livre de Poche britannique), qui ont fini dans la première poubelle croisée...
(2) depuis le sommet d’Evian (2003), des milliers de jeunes contestataires européens se réunissent de manière spontanée et autogérée dans des campements sauvages, aux abords du cadre du sommet officiel, sous étroite surveillance policière.
(3) les suivants seront bloqués au départ par la police écossaise dans le centre d’Edimbourg.