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La guerre des gangs planétaires
Un parallèle peut être tracé, avec les précautions d’usage, entre la démarche reaganienne appliquée au territoire américain et, vingt ans plus tard, la méthode néo-reaganienne de gestion internationale. Cette présentation sommaire n’est qu’un éclairage hypothétique du devenir de la politique américaine après la chute de Bagdad. LA « GUERRE DES GANGS » PLANETAIRE « Bagdad n’est pas plus violente que Washington » (Donald Rumsfeld) Un parallèle peut être tracé, avec les précautions d’usage, entre la démarche reaganienne appliquée au territoire américain et, vingt ans plus tard, la méthode néo-reaganienne de gestion internationale. Cette présentation sommaire n’est qu’un éclairage hypothétique du devenir de la politique américaine après la chute de Bagdad. 1) Le même projet à vingt ans d’intervalle L’hypothèse, forcément réductrice, est que, indépendamment des considérations idéologiques et des événements fondateurs, les néo-reaganiens au pouvoir à Washington projettent dans l’espace international américanisé la même démarche appliquée vingt ans auparavant par les reaganiens à l’espace intérieur américain : la sécurisation à tout prix de possédants de plus en plus puissants, au prix de « l’insécurisation » collatérale de « have-nots » de plus en plus dépendants. 2) Le démantèlement des flux et structures de solidarité Les années Reagan, qui couvrent les deux mandats successifs 1981-1989, voient l’affirmation de l’égoïsme sacré et souverain de la classe dominante américaine, dont les richesses connaissent une progression spectaculaire. Le système de protection sociale américain, bien modeste par les standards européens, subit de plein fouet cet assaut méthodique. Paupérisation et marginalisation gagnent des pans entiers de la société et du territoire des Etats-Unis, le processus le plus éclatant étant la désertion des centres-villes historiques au profit de banlieues cossues et surprotégées. Les années Bush fils voient elles une offensive en règle contre un certain ordre international, bien imparfait mais symbolisé par l’ONU. L’unilatéralisme s’affiche sans fard et les budgets d’aide au développement subissent les mêmes coupes claires que les budgets d’aide sociale vingt ans plus tôt. Des pans entiers de la planète, pourtant centraux dans l’histoire de la civilisation, sont abandonnés au profit des enclaves surprotégées du premier monde. La norme américaine se prétend et s’impose, au besoin par la force, comme norme universelle. 3) Des « ganglands » aux zones tribales L’assèchement des transferts financiers publics et parapublics frappe durant la décennie 80 les quartiers populaires américains, dont se replient les activités productives tertiaires. Les couches déshéritées basculent dans un « hors-champ » crépusculaire où prospère par défaut l’économie souterraine. Sur ce terreau fertile, la tradition américaine des « gangs » est revigorée par la mobilisation délinquante d’énergies sociales en friche. La diffusion du crack fournit à cette renaissance des gangs les ressources matérielles et commerciales de la durée. A vingt ans d’intervalle, les mêmes phénomènes produisent les mêmes effets à l’intérieur comme à l’extérieur : la réorientation au profit du Nord/Nord des flux encore marginalement destinés au Sud nourrit l’extension des zones de « non-droit », où prospèrent différents trafics illicites sur fond de tradition dissidente. De même que les gangs défendent l’intégrité du quartier au nom de l’honneur de l’ethnie, les solidarités locales dissidentes se projettent dans une référence mythique nationale ou religieuse. Le terrorisme devient une des options de ces dissidences. 4) Guerre à la drogue/guerre au terrorisme Le nouvel ordre reaganien s’est longtemps accommodé de la (re)montée en puissance des gangs, tant que ceux-ci restaient confinés dans leurs zones. Mais la violence inouïe des affrontements entre gangs rivaux a finalement contraint les autorités à intervenir sous un seul slogan : la guerre à la drogue, avec ses « tsars » successifs et ses bulletins de victoire accablants. Cette réponse absolument répressive s’est accompagnée d’une militarisation de l’espace urbain et d’une explosion de la population carcérale. Les néo-reaganiens, qui animent la « guerre contre le terrorisme » depuis le 11 septembre, n’ont aucunement l’intention de supprimer les zones de non-droit de l’espace international, mais ils entendent les gérer à partir de postes avancés et d’interventions ponctuelles. La similitude entre les raids de commandos anti-drogue (dans les ganglands américains) et anti-terroristes (dans les montagnes afghanes) est éclairante : même coordination entre l’action au sol et la surveillance aérienne, même déploiement de forces disproportionné, donc supposé dissuasif, même indifférence envers les victimes civiles « collatérales ». Et le terme générique de « guerre au terrorisme » permet et justifie l’augmentation phénoménale des budgets de défense et de sécurité. 5) Des coalitions ad hoc complexes Les mots d’ordre de mobilisation générale n’interdisent en rien, avec le génie du pragmatisme américain, les modalités concrètes les plus contrastées au niveau local. La hiérarchisation complexe des autorités et des pouvoirs aux Etats-Unis amène ainsi la « guerre à la drogue » fédérale à se décliner opérationnellement de manière très diverse sur le territoire américain : engagement massif des forces de police correspondant à la fois à une métropole et à un comté, interventions d’appoint de forces de sécurité moins bien dotées, renfort de l’échelon de l’état fédéré ou de la Nation, plus ou moins acquis sur la durée... Ce dispositif américain se nourrit de sa propre efficacité, et il est capable de s’installer dans la durée sans planification préalable en amont. La ville californienne d’East Palo Alto, qui avait battu tous les records de criminalité aux Etats-Unis en 1992, a retrouvé un semblant de normalité après une occupation physique de près d’un an par la garde nationale. En Afghanistan hier, en Irak aujourd’hui, la puissance américaine démontre sa capacité à ajuster le volume de son engagement dans la durée, même si elle répugne à toute occupation prolongée qui l’expose trop. 6) Un modèle social primitif Les Etats-Unis ne savent pas plus faire à l’international du « nation-building » qu’ils ne pratiquent sur leur territoire du « society building ». Le concept central pour eux est celui, intraduisible en français, de « community », que rend bien en arabe le concept cher à Ibn Khaldoun de « assabya ». Les « community leaders », qu’il s’agit de promouvoir et de responsabiliser, se situent quelque part entre la féodalité traditionnelle et la république censitaire. De telles personnalités, souvent engagées dans une église ou un culte, sont aux Etats-Unis le fer de lance de la reconquête des quartiers déshérités contre les gangs. En Afghanistan comme en Irak, les Etats-Unis semblent gérer tribalement une société politique plurielle. Mais leur maintien de l’ordre est d’une brutalité et d’une simplicité toutes nationales : sommations minimales, riposte globale, puissance de feu maximale. La « guerre des gangs » s’apaise aux Etats-Unis après la flambée de 1992 (émeutes de Los Angeles et apogée du bilan humain), à la fois du fait d’un « tout-répressif » cohérent et implacable (New York comme vitrine emblématique) et de la restauration d’un lien social minimal au cours des années Clinton. Mais cette victoire contrastée dans la « guerre des gangs » ne peut occulter l’absence de tout succès durable dans la « guerre à la drogue », le renversement par les Etats-Unis des Talibans « éradicateurs » ayant logiquement relancé production de pavot et, donc, consommation d’héroïne. L’actuelle « guerre au terrorisme » pourrait ainsi déboucher sur une « paix des gangs » d’autant plus trompeuse que le fléau resterait vivace.
PATRICK IBAN, 21 août 2003
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