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La privatisation des entrailles de la terre
Extrait du Chapitre 15 du livre "OMC : le Pouvoir invisible", Agnès Bertrand et Laurence Kalafatides, Editions Fayard, mars 2002. L’environnement : un marchandage planétaire.Sur l’autel de la compétition internationale, après avoir sacrifié la protection de l’emploi, allons-nous laisser l’OMC hypothéquer la protection des milieux et ressources naturelles et la préservation des biens communs de l’humanité ? Si les propositions actuellement sur la table des négociations à Genève étaient adoptées, cela pourrait bien en prendre le chemin. A travers des négociations aussi secrètes que l’étaient il y a dix ans celle sur la propriété intellectuelle - dont les brevets sur le vivant et les OGM -, de nouveaux territoires de conquête s’apprêtent à être livrés à l’appétit des firmes mondiales : l’eau des nappes phréatiques et même l’eau de pluie dans certains cas, l’énergie sous toutes ses sources et les sous-sols géologiques. Les fumées des gaz lacrymogènes étaient à peine dissipées des rues de Seattle que les experts-es « captation » de marchés, faisaient des propositions en matière de privatisation des services d’environnement. Côté américain, les services liés à l’énergie sont le point de mire pour une ouverture sans limites au marché. Les prétentions des gros opérateurs, reprises par le département américain du commerce, concernent le cycle complet de la filière de l’énergie, depuis l’exploration pétrolière jusqu’à l’incinération. Nous y reviendrons. On achète ! Vous ne voulez pas vendre ? Vous avez tort, et d’ailleurs nous avons quelques moyens pour vous convaincre. C’est l’OPA, même s’il n’y a pas de vendeur. L’OPA sans prix de reprise. Les Etats n’ont qu’à réviser leurs conceptions et les statuts de ces secteurs. L’AGCS est l’accord idoine pour les y contraindre. Car « l’AGCS est le premier accord multilatéral à prévoir des droits ayant juridiquement force exécutoire pour le commerce de l’ensemble des services. Il comporte l’engagement de libéraliser le secteur de façon ininterrompu par des négociations périodiques. Et, au niveau mondial c’est le premier accord multilatéral sur l’investissement, puisqu’il vise non seulement le commerce trans-frontière, mais tous les moyens possibles de fourniture d’un service, y compris le droit d’établir une présence commerciale sur le marché d’exportation ». Exagération qu’une telle description ? Ce sont textuellement les sept premières lignes de la première version du préambule de l’accord, intitulée : « conception et principes sous-jacents de l’AGCS ». Pour préparer le marché global des services, dans la déclaration du Partenariat Economique Transatlantique de mai 1998 comporte un paragraphe intitulé « plus grande convivialité de l’AGCS » (sic !). Les fonctionnaires américains et européens sont priés de développer des techniques de négociations innovantes « afin de parvenir à un engagement général en faveur du traitement national et de l’accès inconditionnel au marché dans tous les secteurs et pour tous les modes de fournitures ». Le PET, comme l’OMC, prône la clarté en matière d’engagements. Comment y parvenir ? Dans le PET, l’exercice est très bien expliqué : les fonctionnaires en collaboration avec les industriels des deux cotés de l’Atlantique, doivent mettre en place des actions pour « permettre aux prestataires de services américains et européens dans le monde entier de mieux exploiter les possibilités offertes par le GATS 2000 ». C’est bien le grand marchandage : tailler de nouveaux domaines au bénéfice des firmes dominantes. C’est donc le rôle de l’OMC, turbo de la globalisation économique que de s’attaquer à ce chantier réglementaire, selon l’expression en vogue depuis une décennie. Il est si colossal que les lobbies lui préfèrent aujourd’hui le terme « infrastructure réglementaire ». Les autoroutes, ponts et échangeurs de règles supranationales doivent êtres planifiés, construit et rendus opératoires pour garantir l’accès et la bonne circulation des volumes de services que ces titans contemporains sont prêts à nous facturer. Le cycle de l’eau et les transnationales Eau Secours !L’inclusion du captage et de la fourniture d’eau dans les services à libéraliser sous l’égide de l’AGCS pourrait annoncer une multiplication de litiges devant le tribunal de l’OMC. Quelques précédents dans le Tiers-Monde, illustrent comment des compagnies d’eau demandent réparation pour les dommages qu’elles font subir aux populations ! En Argentine, en 1995, une filiale de Vivendi décroche une concession de 30 ans pour l’exploitation du système de distribution d’eau dans la province de Tucuman. Le cahier des charges prévoyant de lourds investissements pour la rénovation des canalisations et des puits, la firme est autorisée à doubler le montant des factures d’eau. Quelques mois plus tard, subitement l’eau devient marron. Pour les habitants de Tucuman, la coupe est pleine. Ils s’organisent, décident de cesser de payer leurs factures et réclament la re-municipalisation des services de l’eau. Sous la pression populaire, le gouvernement de la province et Vivendi rompent leur contrat. Mais en Août 1997, volte face : Vivendi porte plainte contre le gouvernement argentin. La firme réclame 100 millions de dollars de dédommagement. L’affaire est maintenant entre les mains du tribunal de la Banque Mondiale : la Cour internationale de résolution des conflits liés aux investissements (ICSID). Dans la guerre de l’eau d’autre firmes s’illustrent par des hauts faits guère plus reluisants. Bechtel société géante d’engineering de San Francisco est l’unique pétitionnaire pour le marché de Cochabamba en Bolivie, via sa filiale Aguas del Tunari. Dans son ouvrage « l’Or bleu », Maud Barlow relate comment, en décembre 1999, Bechtel annonçait le doublement des factures d’eau : « pour la plupart des boliviens, l’eau coûte désormais davantage que la nourriture. Par dessus le marché, le gouvernement bolivien, sous la pression de la Banque Mondiale, accorde le monopole absolu au détenteur de la concession et déclare qu’aucun prêt ne devra servir à subventionner les services d’eau pour les pauvres. Toute l’eau, même celle des puits communautaires est protégée et l’on ne peut y avoir accès qu’avec un permis. Les paysans et les petits fermiers doivent même acheter le droit de recueillir l’eau de pluie sur leurs terres » L’efficacité tant chantée du privé, la concurrence comme facteur de baisse des prix à la consommation s’appliquent-elle à la distribution de l’eau ? Dans la patrie de l’exception culturelle, il en est une autre dont on ne parle pas suffisamment. Seul pays au monde où la distribution de l’eau soit privatisée à 80 %, la France connaît des écarts de prix considérables. A travers l’hexagone l’eau est « de 13 à 22 % plus chère dans les communes qui l’ont déléguée à une société privée, que dans celles qui la gèrent directement [1] ». Hormis la question des coûts pour les usagers, la privatisation des filières de l’eau et des déchets fait peser d’autres menaces sur les populations. « Lorsque l’eau est privatisée, le public perd souvent le droit d’accès à l’information concernant la qualité et les normes qui s’y rapportent. Un scandale a éclaté lorsqu’en été 1998 on a découvert que Sydney, principale source d’approvisionnement en l’Australie, maintenant contrôlée par Suez, contenait des niveaux élevés de parasites giardia et cryptosporidium, et que le public n’avait pas été informé du problème dès son apparition » explique Maud Barlow, dans « Blue Planet Project ». Plus grave encore, des tractations entre gouvernements et grandes entreprises sont en cours sur l’exportation de l’eau en vrac. En vertu du chapitre 11 de l’Alena sur la protection des investissements, le Canada sait désormais ce qu’il en coûte d’interrompre l’exportation d’eau potable. La compagnie américaine Sun Belt Water Inc poursuit le gouvernement canadien et celui de la Colombie Britannique et réclame un dédommagement de plus de 500 millions de dollars. La Colombie Britannique ayant interrompue l’exportation d’eau en super tankers, Sun Belt exige le remboursement anticipé des bénéfices escomptés. Les dollars de la terreur [2] Avec le texan Bush Junior au pouvoir voilà qui ne devrait guère poser de problèmes. Les compagnies pétrolières américaines, grâce auxquelles Georges Bush lui-même a deux fois fait fortune, ont l’oreille du nouveau président pour l’écriture des nouvelles règles internationales en matière d’énergie. Ces dernières laissent à désirer, se plaint-on auprès des services de Genève. « Il arrive souvent que les cadres réglementaires soient opaques, discriminatoires et arbitraires ». C’est pourquoi la proposition américaine préconise « d’aborder à la fois les questions concernant l’accès au marché et le traitement national ». Le but est de négocier les engagements « ayant la portée la plus vaste possible pour les sous-catégories de services figurant dans la liste des activités dans le domaine de l’énergie ». Il s’agit là hélas d’un programme devenu classique de privatisation aux profits des grands opérateurs privés et de recul planifié des monopoles nationaux jusqu’à leur démantèlement. Mais deux nouvelles approches viennent changer la donne en profondeur. Pour renforcer la liberté de prospection, une nouvelle déréglementation est suggérée : « la liberté de circulation des données électroniques (car) de nombreux services relatifs à l’énergie dépendent actuellement des flux de données et des transactions électroniques, notamment l’analyse des données géologiques... » Traduisons : les pays seront priés - voire obligés sous peine de représailles si une clause à cet effet est introduite avec la révision de l’AGCS - de fournir librement sur le marché mondial toutes les données permettant d’avoir la cartographie complète de leurs réserves minérales et pétrolières. Les entrailles de la terre, une fois dûment scrutées, seront soumises aux lois du marché, autrement dit à la loi du plus fort. Toute aussi inquiétante et éminemment ambiguë, la proposition d’introduire le concept de « neutralité technologique » dans les disciplines de l’accord pose un problème nouveau. En matière d’environnement c’est là une dérive des plus dangereuse. Les technologies énergétiques sont tout sauf neutres pour la biosphère. L’approvisionnement d’un pays en électricité n’entraîne pas les mêmes conséquences écologiques si elle est thermique, hydraulique, nucléaire, solaire ou éolienne. Mais sur ce chapitre, l’option du gouvernement américain est dépourvue de toute ambiguïté. Quelques semaines après l’arrivée au pouvoir de Bush Junior, une relance sans précédent du programme énergétique est décidée. Le nouveau programme est confié à une « task force » dirigée par le vice-président Dick Cheney. Jusqu’à sa prise de fonction à la Maison Blanche Dick Cheney était PDG de Halliburton Co Oil Fields Services, société de forage pétrolier opérant dans 100 pays et dotée d’un capital de 9 milliards de dollars. Secrétaire de la défense sous Bush père, le même Dick Cheney dirigea l’invasion du Panama et l’opération « Tempête du désert » pendant la guerre du Golfe [4]. Notes [1] Rémy Janin, La Tribune, 25 mai 2001 [2] titre de l’ouvrage de Richard Labévière ( ed. Grasset 1999) consacré à la partie de poker stratégique qui se joue autour des réserves pétrolières de la Caspienne. [3] document : S/CSC/W/24 [4] « Under the influence » news report, Center for Public Integrity [5] le moratoire américain sur la construction de centrales nucléaires fut décrété en 1979 suite à l’accident de la centrale nucléaire de Three Miles Island
IRE, 1er décembre 2003
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