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Le terrorisme nucléaire : mythe ou risque majeur ? |
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On dit tout et n’importe quoi sur les risques liés au terrorisme nucléaire... A VOIR, A ANALYSER...
LE TERRORISME NUCLEAIRE, MYTHE OU RISQUE MAJEUR ?
Le 10 novembre 2001, la chaîne de télévision du Qatar, Al Djezira, diffusait une cassette vidéo dans laquelle Ossama Ben Laden affirmait détenir des armes chimiques, biologiques, et nucléaires qu’il était prêt à utiliser si les Américains employaient des armes chimiques en Afghanistan. L’affirmation était reprise par George W. Bush, devant l’Assemblée Générale de l’ONU, et par Kofi Annan. Des journalistes, fouillant les caches d’Al Qaida en Afghanistan, y trouvaient des documents montrant que les Talibans avaient essayé de se procurer des informations sur une arme « radiologique ». Au même moment, le groupe WISE-Paris déclarait que la chute d’un avion sur l’usine de La Hague disperserait dans l’environnement autant de radioactivité que « soixante sept Tchernobyl ». Plus tard, le Président américain et le Secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, utiliseront ce danger d’emploi d’armes nucléaires par des Etats dévoyés ou par des terroristes pour justifier tantôt la mise au point d’une défense anti-missiles, tantôt l’augmentation du budget militaire, tantôt une campagne contre la Corée du Nord, l’Irak ou l’Iran. Déjà, dans les années soixante-dix, les groupes anti-nucléaires américains s’opposaient au retraitement des combustibles irradiés, en invoquant la possibilité pour des terroristes des s’emparer de plutonium ou de déchets pour fabriquer une arme radiologique. Plus tard, en 1992, Greenpeace reprenait le même argument pour mener une vaste campagne contre le transport de plutonium de France au Japon par voie maritime.
Pourtant dans le passé, les auteurs d’attentats n’ont jamais utilisé de matériaux radioactifs, ni d’autres éléments reposant sur l’emploi de la radioactivité. Faut-il en conclure que le terrorisme nucléaire est un fantasme effrayant, qui ne deviendra jamais réalité ? Cependant, jusqu’au 11 septembre 2001, aucun terroriste n’avait non plus utilisé un avion commercial pour commettre ses forfaits. Si un événement ne s’est jamais produit dans le passé, peut-on en déduire qu’il ne se matérialisera jamais ? Ce ne sont pas les seules questions posées par les cris d’alarme que l’on entend de temps à autre sur ce thème. Aucune de ces mises en garde n’est liée à un événement précis, récent ou imminent, qui ferait apparaître un risque nouveau, ou aggraverait une menace existante. Pourquoi ces déclarations dramatiques que la réalité n’impose pas ? Les groupes anti-nucléaires soutiennent évidemment que la meilleure façon d’éviter un danger terrifiant est de bannir complètement l’énergie nucléaire. C’est un raisonnement simpliste, du moins est-il cohérent. Les responsables politiques au contraire brandissent la même menace, mais sans proposer aucun remède pour au moins en limiter le risque. Quels objectifs poursuivent-ils ? A quoi sert de mettre en garde contre un danger sans évoquer aucune possibilité d’y échapper ?
En fait, la question est encore compliquée par l’ambiguïté entretenue sur ce que recouvre le « terrorisme nucléaire ». Pour les uns, il s’agit du risque de détournement d’un avion qui serait ensuite précipité sur une installation nucléaire. Pour d’autres, c’est la possibilité pour des terroristes de fabriquer une « arme radiologique ». D’autres encore entendent par là l’éventualité où une organisation criminelle parviendrait à se procurer un véritable engin nucléaire explosif. Or la probabilité que l’hypothèse se matérialise, les conséquences qu’elle pourrait avoir, les mesures susceptibles de limiter le risque sont profondément différentes dans chaque cas.
LE DETOURNEMENT D’UN AVION SUR UNE INSTALLATION NUCLEAIRE
Lorsqu’on constate l’ampleur des dommages causés lors des attentats contre le World Trade Center ou le Pentagone, il est facile d’imaginer que le même type d’agression aurait des conséquences encore plus dramatiques si elle était dirigée contre une installation nucléaire, où les victimes d’une dispersion de produits radioactifs dans l’environnement s’ajouteraient à celles causées par la collision.
Dans le passé, le scénario des attentats de New-York et Washington paraissait inimaginable ; aujourd’hui, une agression contre une installation nucléaire ne peut être exclue, même si elle reste peu probable, alors que le risque n’en avait jusqu’ici pas été pris en considération. Une étude devra donc être faite pour évaluer les vulnérabilités particulières de chaque usine, et des réacteurs et des usines de retraitement des combustibles, parce que la radioactivité y atteint des niveaux particulièrement élevés.
LES REACTEURS
Les réacteurs nucléaires les plus anciens, comme la plupart de ceux qui fonctionnent en Grande-Bretagne, et ceux dont la conception est assez primitive, dont certains sont encore exploités dans l’ancienne URSS, ne sont pas protégés par une enveloppe extérieure destinée à contenir d’éventuelles fuites radioactives. Tous les autres sont entourés d’une enceinte de confinement en béton, conçue pour éviter, en cas d’accident, la diffusion de produits radioactifs vers l’extérieur. Cette enceinte est également calculée pour résister sans être endommagée à la chute de certains avions, mais les appareils commerciaux et les avions militaires n’entrent pas dans cette catégorie. Le choix n’a rien d’aléatoire : les constructeurs de centrales nucléaires doivent assurer la protection contre les accidents dont la probabilité est supérieure à un sur dix millions par an. Or les statistiques montrent que, dans les zones où se trouvent des installations nucléaires, la probabilité de chute accidentelle d’un avion de tourisme est supérieure à ce chiffre, mais elle est inférieure pour l’aviation commerciale. La probabilité est plus grande pour l’aviation militaire, c’est pourquoi EDF a choisi d’implanter ses centrales à l’écart des aérodromes militaires. Bien entendu, pas plus que n’importe quel autre bâtiment, un réacteur n’est construit pour résister à la collision d’un avion qui serait provoquée intentionnellement.
Les études en cours ont donc pour objet de calculer ce que pourraient être les effets d’un attentat qui ne peut plus être considéré comme impensable. Ces études sont d’autant plus délicates que l’ampleur des dégâts causés dépend de multiples facteurs, non seulement de la vitesse et du poids de l’appareil, mais aussi de l’angle sous lequel il aborderait le bâtiment, ainsi que de la surface d’impact. Actuellement, les enceintes résisteraient à la chute d’un CESNA 210 ou d’un Lear Jet 23, mais pas à celle d’un gros appareil commercial. Cela ne signifie pas pour autant que l’enceinte serait détruite, mais elle serait probablement endommagée, et les experts doivent examiner en particulier si l’impact peut être suffisamment amorti par le béton et les matériaux absorbants qui composent l’enceinte de confinement, ou si des débris peuvent pénétrer dans le bâtiment réacteur, et dans ce cas, s’ils peuvent avoir conservé assez d’énergie pour endommager l’enceinte qui protège le cœur, c’est-à-dire les combustibles où se trouvent les produits radioactifs dangereux.
Une autre préoccupation pour les experts est de mesurer les conséquences d’un incendie déclenché par les quantités importantes de kérosène qui pourraient être contenues dans les réservoirs de l’appareil. La question essentielle est de savoir si le système de refroidissement du cœur risquerait d’être endommagé, ce qui pourrait conduire à la fusion des combustibles, que les spécialistes redoutent tout particulièrement.
LES USINES DE RETRAITEMENT
Il existe actuellement deux grandes installations de retraitement, La Hague en France, et Sellafield, en Grande-Bretagne. Elles représentent une cible particulièrement difficile à atteindre, parce que ce sont des constructions peu élevées, et la destruction de beaucoup de leurs bâtiments provoquerait les mêmes dégâts que celle de n’importe quelle autre installation industrielle.
L’élément réellement sensible est constitué par les piscines où des combustibles irradiés sont stockés et refroidissent en attendant d’être retraités. Si la piscine était endommagée au point que le refroidissement ne soit plus assuré, les cœurs pourraient fondre et les produits radioactifs très toxiques se répandre dans l’environnement. C’est en évoquant cette hypothèse que le représentant de Wise Paris déclarait que la chute d’un avion commercial sur La Hague provoquerait un dégagement de radioactivité soixante sept fois plus élevé que celui qui s’est produit à Tchernobyl. En réalité, la situation des usines de retraitement est assez complexe pour que l’on évite d’égarer l’opinion par des déclarations aussi alarmistes que peu fondées.
La Cogéma rappelle que les combustibles sont stockés sous quatre mètres d’eau dans des piscines de très grandes dimensions, et même si la cuve de la piscine était sérieusement endommagée, le temps nécessaire à l’écoulement de cette masse d’eau donnerait aux sauveteurs la possibilité d’intervenir pour que le refroidissement ne soit pas interrompu. Il faut ajouter qu’un certain nombre de cœurs, stockés depuis plusieurs années, ne fondraient pas, même s’ils n’étaient plus refroidis. Enfin, toujours selon l’exploitant de La Hague, même si toute l’eau s’était écoulée ou évaporée, les sauveteurs disposeraient encore d’une semaine pour intervenir. Mais bien entendu, des études très complexes ont été entreprises par l’autorité de sûreté, la Direction de la Sûreté des installations nucléaires, pour essayer de voir quel serait l’impact de l’incendie qui serait provoqué par le kérosène contenu dans les réservoirs de l’avion. Il s’agit en particulier de vérifier si un incendie de grande ampleur laisserait aux sauveteurs la possibilité d’intervenir à temps.
LES MESURES A PRENDRE
A partir de ces études, il faudra décider si l’importance des dégâts présumés est trop grande pour qu’on puisse en prendre le risque. S’il apparaît que le danger principal vient des effets mécaniques de la chute de l’appareil, c’est essentiellement la résistance de l’enceinte qui pourrait être améliorée. Si, comme il est probable, c’est l’incendie qui est le plus à craindre, il pourrait être envisagé de doter les installations les plus vulnérables d’un équipement de lutte contre l’incendie analogue à celui dont disposent les aéroports.
Une fois ces études terminées, il faut décider si de nouvelles dispositions sont nécessaires. A l’inverse des données précises, chiffrées, fournies par les experts, il s’agit cette fois d’un choix nécessairement subjectif, car il est impossible de se protéger entièrement contre tous les risques : les raffineries de pétrole, les stockages de gaz naturel, la plupart des usines chimiques, les barrages hydrauliques, mais aussi les grands immeubles de bureaux, ou les stades lors d’une grande manifestation sportive, peuvent être des cibles aussi spectaculaires qu’une installation nucléaire, et le nombre des victimes y serait sans doute au moins aussi élevé. L’une des grandes difficultés dans cet exercice tient à ce que la société civile, aujourd’hui, ne se fait entendre que par l’intermédiaire de groupes pour qui l’opposition au nucléaire est devenue un dogme, et qui essayent, comme l’a fait Wise, d’imposer leurs convictions en suscitant la peur pour éviter la réflexion. A côté de l’industrie, toujours tentée de se plaindre qu’on lui impose des contraintes excessives, il n’existe aucune expertise extérieure capable d’examiner les solutions possibles et de faire des propositions alternatives. Dans ces conditions, c’est sur l’Administration, c’est-à-dire l’autorité de sûreté, et sur quelques trop rares responsables politiques, que pèse la charge redoutable de déterminer quel est le risque acceptable.
Cependant, et même si la chute d’un avion commercial sur une installation nucléaire ne provoque pas un nombre de victimes plus élevé qu’un attentat similaire contre une autre construction, l’impact psychologique sur l’opinion publique serait extrêmement considérable, et pourrait provoquer une panique plus dangereuse que l’agression elle-même. C’est un risque que les autorités ne peuvent pas prendre, et en France, le Ministère de la Défense a immédiatement fait savoir qu’une batterie de missiles sol-air et une station radar protégeraient l’usine de La Hague, et que des chasseurs étaient prêts à décoller dans un délai de deux à quatre minutes, si un appareil était détourné et menaçait une installation sensible. C’est évidemment l’attitude la plus raisonnable. Faire savoir que l’on est décidé à se défendre sans céder au chantage des terroristes est le meilleur moyen de les dissuader. Pourtant, aucune autorité ne prendrait facilement la décision de faire abattre un appareil transportant des passagers. Il semble préférable d’essayer d’éviter les détournements d’avions, d’autant que ce danger ne date pas du 11 septembre 2001. Depuis longtemps, des solutions ont été envisagées, dont certaines paraissent efficaces, et il est surprenant qu’elles n’aient fait que récemment l’objet d’études sérieuses .
UNE ARME RADIOLOGIQUE
On a utilisé le terme d’arme radiologique pour qualifier un engin formé d’un explosif conventionnel autour duquel auraient été disposés des matériaux radioactifs. Fort heureusement, personne n’a l’expérience de ce type d’engin, mais cela autorise les suppositions les plus contradictoires. Pour certains, l’effet, si les terroristes utilisaient du plutonium, serait redoutable, car l’absorption d’une quantité infime de ce métal serait mortelle ; en outre, tout une partie d’une grande ville serait rendue inhabitable pendant des siècles. Pour d’autres au contraire, les Irakiens auraient expérimenté une bombe radiologique en 1987, et auraient abandonné les recherches sur le sujet, considérant que l’essai n’était pas probant.
Les interrogations portent surtout sur la façon dont les terroristes pourraient se procurer des produits radioactifs, et sur les effets d’une telle bombe. Sur le premier point, on a imaginé, et c’était l’objet de la campagne menée par les anti-nucléaires dans les années soixante-dix, que les matériaux fissiles pourraient être des déchets de retraitement. Cependant, il n’existe dans le monde que très peu d’installations où les terroristes pourraient se les procurer, et surtout, leur récupération poserait des problèmes difficilement surmontables, car il s’agit de produits très radioactifs, et il ne serait possible de les dérober que si l’on disposait de dispositifs de protection élaborés et volumineux.
Il reste par conséquent la possibilité de s’emparer d’une source, de cobalt, de strontium, ou de césium par exemple, que l’on utilise pour le diagnostic ou le traitement de certaines maladies, ou pour des applications industrielles. Dans bon nombre de pays, l’emploi de ces sources est très réglementé, elles sont récupérées après usage et s’en procurer irrégulièrement exige sans doute beaucoup de complicités. Mais dans d’autres pays, elles sont souvent abandonnées par leurs utilisateurs, provoquant parfois des accidents graves, et ce sont le plus souvent ces sources qui font l’objet des trafics signalés par la presse. Des organisations criminelles pourraient aussi essayer de se procurer du plutonium dans un des pays disposant d’armes nucléaires, et une dizaine de vols ou de détournements de petites quantités ont déjà été enregistrés depuis une dizaine d’années.
Difficile, la réalisation d’une bombe radiologique n’est donc pas impossible. On sait très peu de choses sur ce que seraient ses effets, d’autant qu’ils varient en fonction d’un nombre très important de paramètres. Suivant la nature et la quantité d’explosif employé, mais aussi selon la météorologie (le vent, la pluie jouent ici un rôle important), les produits pourraient être dispersés sur des surfaces plus ou moins étendues. Les matières radioactives peuvent en outre être très dangereuses, mais à la condition de se présenter sous forme gazeuse, ce qui est rarement le cas, ou en aérosol, et l’une des questions est de savoir si le produit peut être facilement vaporisé. Sils ne sont pas inhalés, les produits radioactifs pourraient être avalés, mais leurs effets varient beaucoup selon qu’ils sont absorbés par l’organisme, ou rejetés immédiatement. Un autre facteur important est de savoir si la présence de produits radioactifs est détectée immédiatement, ou si les débris sont emportés par un nombre important de passants, et dispersés sur de grandes distances.
L’événement qui semble se rapprocher le plus de l’explosion d’une bombe sale est l’accident de Goiania, au Brésil, dû à une source de césium abandonnée par les propriétaires d’une clinique, et emportée par les démolisseurs dans une décharge, où l’enveloppe a été brisée, et le césium dispersé par un grand nombre de personnes. Au total, il a fallu examiner 112 000 personnes, et il s’est révélé que 249 avaient été contaminées ; sur ce nombre, 14 ont été exposées à un niveau de radiations très supérieur au seuil tolérable, 4 sont mortes dans un délai de 4 semaines. Sur le plan matériel, des centaines de personnes ont dû être évacuées, 85 maisons ont été contaminées, et il a fallu ensuite traiter 5 000 mètres cubes de déchets radioactifs. L’affirmation selon laquelle une ville ou tout un quartier seraient rendus inhabitables pour des siècles est inexacte. L’accident de Goiana en est une illustration, mais la démonstration en avait été faite depuis bien longtemps.
L’étude la plus importante sur l’impact d’une bombe radiologique a été effectuée aux Etats-Unis par le National Council on Radiation Protection and Measurements, qui y a travaillé pendant trois ans et dont la conclusion est que les conséquences d’une arme radiologique seraient « catastrophiques, mais pourraient être gérées ». Il est appréciable que les spécialistes n’aient pas voulu tirer des conclusions rassurantes. Il est certain en outre que les effets de l’attentat seraient considérablement renforcés par l’impact psychologique qu’il aurait dans l’opinion. Malgré cela, avoir dit qu’un événement serait « catastrophique », on voit mal quel superlatif pourrait être employé pour qualifier le recours à une arme nucléaire, dont les effets seraient infiniment plus graves que ceux d’une « bombe sale ».
UNE ARME NUCLEAIRE ARTISANALE
La chute d’un gros avion commercial sur une installation nucléaire, l’utilisation d’une « bombe sale », feraient certainement un nombre de victimes important, en tout cas trop élevé, mais les conséquences de l’attentat resteraient dans les limites des plus graves accidents industriels, ou d’un acte terroriste comparable à celui du World Trade Center. Si au contraire une organisation criminelle parvenait à se procurer une arme nucléaire, les dommages seraient à une tout autre échelle, et ne pourraient se comparer qu’à ceux d’une très grande catastrophe naturelle, Saint-Pierre de la Martinique en 1902 où l’éruption de la Montagne Pelée a anéanti en un instant les 26 000 habitants de la ville, ou le séisme de 1924 au Japon, qui a fait 140 000 morts. Au nombre des victimes s’ajouterait évidemment la destruction des infrastructures collectives, et la désorganisation des structures sociales. L’emploi d’une arme nucléaire est un danger infiniment plus grand que les autres.
La difficulté pour les terroristes est de se procurer un engin explosif. Ils peuvent envisager de le fabriquer eux-mêmes, et c’est apparemment la solution à laquelle Ossama Ben Laden avait songé, puisque selon certaines informations, il a essayé d’acheter de l’uranium en Afrique du Sud. La presse a rapporté aussi que des documents ont été retrouvés dans les caves de Kaboul, comportant des informations sur l’énergie nucléaire. La secte japonaise Aum y avait elle aussi pensé avant son attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Ce sont en réalité des renseignements plutôt rassurants, car si ces groupes en étaient à essayer d’acquérir de l’uranium naturel et à rassembler des données sur l’énergie nucléaire, c’est que leurs militants n’avaient pas encore mesuré l’ampleur des obstacles à surmonter avant d’arriver à leurs fins. Des ouvrages publiés aux Etats-Unis dans les années soixante-dix, laissant entendre qu’il était possible d’assembler un engin nucléaire dans un garage, ou des documents publiés sur Internet depuis cette époque, ont pu faire croire que la fabrication d’une arme nucléaire était à la portée de n’importe quel bricoleur. Les choses sont heureusement un peu plus compliquées. Le problème essentiel est en effet de se procurer les quelque huit kilogrammes de plutonium, ou les vingt-cinq kilogrammes d’uranium très enrichi indispensables.
Le plutonium n’existe pas dans la nature. Il est produit dans les combustibles d’un réacteur, par la réaction en chaîne qui y est entretenue. Une fois les combustibles déchargés, le plutonium doit être séparé des autres éléments qui forment les combustibles, par une opération chimique appelée retraitement. Avant même de pouvoir entreprendre la réalisation de l’engin lui-même, il faut donc disposer d’une ensemble d’installations industrielles difficiles à concevoir et à construire, et aisément reconnaissables. C’est exactement l’entreprise dans laquelle la Corée du Nord était engagée depuis le début des années quatre-vingt au moment où ses activités ont été stoppées par la communauté internationale, en 1992. Un Etat totalitaire, coupé de l’extérieur, a consacré à ce projet des efforts importants pendant une dizaine d’années sans aboutir, un groupe obligé d’agir dans la clandestinité, avec des moyens beaucoup moins importants, aurait bien peu de chances de toucher au but.
La production de vingt-cinq kilogrammes d’uranium enrichi n’est guère plus facile. C’est un élément qui forme 0,7 % de l’uranium à l’état naturel, et qu’il faut séparer dans une installation d’enrichissement, dont la réalisation nécessite non seulement des compétences particulières, mais des matériaux qui ne sont pas produits dans tous les pays. Il faut également être capable de convertir l’uranium sous forme gazeuse en utilisant de l’acide fluorhydrique, un corps difficile à manier. Le Pakistan a commencé la construction de son installation d’enrichissement à la fin des années soixante-dix, avec une certaine assistance de la Chine, et il a commencé de produire de l’uranium très enrichi sans doute peu avant 1990. L’Irak s’est lancé dans son programme clandestin, avec l’aide de spécialistes allemands, en 1983, et lorsqu’il a été arrêté par la guerre du Golfe, près de dix ans plus tard, il n’avait pas encore produit d’uranium très enrichi. Selon les experts mandatés par l’ONU en 1992 pour faire l’inventaire des installations clandestines de l’Irak, le projet a employé environ 10 000 personnes, avec un budget de l’ordre de dix milliards de dollars. Pendant la Seconde guerre mondiale, le projet Manhattan, qui a abouti en trois ans à la fabrication des deux engins largués sur Hiroshima et Nagasaki, a employé 150 000 personnes, avec un budget de deux milliards de dollars de l’époque, et un effort industriel ayant la même importance que toute l’industrie automobile américaine à cette date .
Même s’il est prudent d’éviter les affirmations péremptoires, la réalisation d’un engin nucléaire par un groupe terroriste en partant de l’uranium naturel semble irréaliste. Elle exigerait, outre un budget considérable, la participation d’un grand nombre de scientifiques et de techniciens, physiciens, chimistes, métallurgistes, spécialistes des explosifs, ayant déjà une bonne expérience dans le domaine nucléaire, ainsi que des installations très caractéristiques, des capacités d’expérimentation, dont la construction prendrait des années. L’entreprise ne pourrait certainement pas être menée clandestinement, elle supposerait la complicité du pays où elle se déroulerait, et l’aveuglement de la communauté internationale.
LE VOL D’UNE ARME OU DE MATIERES FISSILES
Il est au contraire possible d’imaginer que des terroristes parviennent à se procurer des matières fissiles de qualité militaire, voire une arme, dans un Etat disposant lui-même d’engins nucléaires. C’est un scénario concevable dans n’importe quel pays, puisqu’aux Etats-Unis, selon les enquêtes menées il y a quelques mois dans deux des principaux centres nucléaires militaires, Rocky Flats et Los Alamos, des commandos simulant une agression ont pu pénétrer jusqu’aux bâtiments les plus sensibles, s’emparer de matières fissiles, et les assembler, sans rencontrer de résistance .
Mais c’est en Russie que la situation est la plus préoccupante depuis maintenant une dizaine d’années. Jusqu’en 1990, les installations nucléaires les plus sensibles de l’URSS se trouvaient dans des villes secrètes, à peu près complètement coupées de l’extérieur, et où le KGB rendait impensable le trafic d’ogives ou de matières fissiles. L’effondrement du communisme a fait tomber ces barrières, et elles n’ont pas encore été remplacées par des techniques semblables à celles qui sont utilisées dans les autres pays pour assurer la sécurité des installations. Au même moment, les accords de réduction des armements stratégiques, et les engagements pris par les Présidents ont conduit à démanteler des ogives, dont le nombre n’est pas connu, pas plus d’ailleurs que les quantités d’uranium enrichi ou de plutonium qui en ont été retirées, et qui sont parfois stockées sous des formes qui se prêteraient particulièrement à des détournements. Selon les experts russes eux-mêmes, une partie seulement, évaluée selon les cas, entre 10 et 40 %, des installations où les armes et les matières fissiles sont conservées, sont gardées dans des conditions satisfaisantes.
En 1991, le Congrès américain a adopté la loi Nunn-Lugar, dont l’objet est d’aider les centres nucléaires russes à améliorer les mesures de sécurité, et à adopter des méthodes de comptabilité, de contrôle et de surveillance des matières fissiles, pour limiter les risques de vols ou de détournement. D’autres pays, l’Union européenne, le Japon, ont également apporté leur contribution, et des progrès sensibles ont été enregistrés. En outre, les Etats-Unis ont, en 1993, acheté à la Russie 500 tonnes d’uranium très enrichi, provenant des armes russes, qui sera dilué et utilisé dans les réacteurs américains pour la production d’électricité. C’est la seule façon de résoudre le problème de façon définitive, puisque cet uranium ne pourra plus, matériellement, être employé pour fabriquer des engins explosifs. L’exécution de l’accord a cependant été ralentie, aux Etats-Unis, pour des raisons commerciales, financières ou bureaucratiques, et près de dix ans après la conclusion du contrat, moins de 150 tonnes d’uranium très enrichi, sur les 500, ont été retirées de Russie.
Pour le plutonium, la situation est encore plus grave. La seule façon d’empêcher sa réutilisation pour la fabrication d’armes est de le brûler dans des réacteurs. On peut aussi le vitrifier et l’enfouir dans des formations souterraines, même si le procédé n’est pas, en théorie, une solution définitive. Des projets ont été envisagés, presque tous exigent beaucoup de temps et sont très onéreux. Tous se sont heurtés à des obstacles financiers, commerciaux et politiques, si bien que dix ans après la conclusion de START I, seul deux petits échantillons de 180 grammes de plutonium militaire venant l’un de Russie, l’autre des Etats-Unis, ont été envoyés au Canada pour des essais dans des combustibles, alors que l’arsenal russe contient sans doute entre 150 et 200 tonnes de plutonium. Faute de mieux, les Russes construisent à Mayak un site capable de stocker 20 000 ogives au plutonium. Comme la période du plutonium est de 24 000 ans, il faut espérer que l’on pourra pendant une très longue période, s’assurer que personne ne vient récupérer les ogives stockées et en faire de nouvelles armes.
Pendant très longtemps, et malgré tous les efforts accomplis depuis dix ans, il y aura par conséquent, surtout en Russie, un risque de détournement d’une arme ou de matières fissiles au profit d’un Etat proliférateur ou d’une organisation criminelle. Jusqu’ici, ce risque ne s’est heureusement pas matérialisé. Depuis 1993, plus de trois cents cas de trafic illicite ont été déclarés à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Il s’agit le plus souvent de produits radioactifs, strontium, césium, cobalt, qui ne peuvent avoir aucune utilité pour la fabrication d’un engin explosif, mais qui pourraient servir à confectionner une « bombe radiologique ». Dans 114 cas, les matériaux dérobés étaient des matières nucléaires, uranium naturel, appauvri, ou légèrement enrichi, et qui ne peuvent servir à la production d’une arme. 18 casconcernent des matières fissiles de qualité militaire, uranium très enrichi ou plutonium, heureusement en beaucoup trop petites quantités pour constituer un réel danger. C’est ainsi par exemple qu’en juillet 2001, trois individus ont été arrêtés en France, porteurs de cinq grammes d’uranium enrichi à 80 % et provenant d’une installation située dans l’ancienne URSS . La quantité en cause est beaucoup trop faible pour avoir une signification militaire, mais il est inquiétant que cet uranium ait pu sortir du pays où il se trouvait.
Que le risque de vol ou de détournement ne se soit pas matérialisé depuis dix ans ne prouve rien. De l’avis de tous les spécialistes, les trafiquants sont de mieux en mieux organisés, ils utilisent des méthodes de plus en plus perfectionnées, et un magistrat soulignait, il y a plusieurs années, que l’on avait jusque-là eu à faire à de petits malfaiteurs, mais que si le crime organisé s’introduisait dans ce circuit, la menace deviendrait infiniment plus grande.
CONCLUSION
Le risque d’un attentat terroriste était dénoncé par Robert Oppenheimer dès 1946. Les conséquences d’un tel attentat dépasseraient de très loin celles de tous les actes terroristes enregistrés dans le passé. Bien que le risque se soit diversifié depuis 1946, et surtout que les possibilités de détournement d’une arme ou de matières fissiles militaires se soient sérieusement aggravées avec la disparition de l’URSS et l’effondrement du communisme, la probabilité que le danger se matérialise reste très faible. Cela fait du terrorisme nucléaire un outil remarquable pour engendrer la peur, et c’est bien l’objectif poursuivi par tous ceux qui brandissent la menace sans proposer aucune solution pour y remédier. Qu’il s’agisse de Ben Laden, essayant d’effrayer l’opinion américaine pour mettre fin à l’opération militaire en Afghanistan, de journalistes cherchant à augmenter leur tirage par des informations d’autant plus sensationnelles qu’elles sont plus vagues, invérifiables, et indéchiffrables pour leurs lecteurs, ou du groupe Wise essayant d’imposer par la peur des solutions que des arguments rationnels n’ont pu faire triompher, tous agitent la crainte du terrorisme nucléaire pour paralyser l’esprit critique de leur auditoire et dissimuler l’inanité de leurs discours.
C’est également le but recherché par George W. Bush et les néo-conservateurs américains. Depuis 1996, ils additionnent le risque terroriste à la menace que représentent des Etats comme l’Irak, l’Iran, la Corée du Nord ou la Libye, et ils font un amalgame entre les armes nucléaires, chimiques et biologiques, pour terrifier l’opinion américaine. En septembre 2001, ils ont très habilement exploité la terreur causée par les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, comme s’ils démontraient la véracité de leurs thèses, alors qu’ils illustrent l’impuissance des administrations américaines à prévenir des opérations sans aucun rapport avec les pays dénoncés, ni avec la menace nucléaire, chimique, ou biologique. La manœuvre a parfaitement réussi, elle a permis de susciter aux Etats-Unis une réaction de nationalisme exacerbé, donnant à un président mal élu le soutien de 90% des citoyens américains, et reconstituant derrière lui une union nationale que la fin de la guerre froide avait effritée. La peur a redonné à George Bush une autorité sans partage pour mener une campagne « contre le mal », ce qui revient à lui donner un chèque en blanc. A l’extérieur, ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui ; à l’intérieur, ceux qui osent la plus timide des critiques contre l’action du Président sont accusés de trahir le pays en guerre. La méthode s’apparente à celle qui avait déjà été utilisée par l’aile droite des Républicains dans les années cinquante, sous la baguette du sénateur Joseph MacCarthy. L’épouvantail était alors la peur du communisme, mais l’objectif poursuivi était également de faire taire toute opposition aux ultra-conservateurs.
C’était à l’époque un grave danger pour la démocratie américaine. Aujourd’hui, l’exploitation par les néo-conservateurs du terrorisme nucléaire est en outre une faute. Le risque que des organisations criminelles puissent se procurer une arme nucléaire ou les moyens de la fabriquer est une menace réelle. Or les mesures prises pour lutter contre le crime organisé à l’échelle internationale sont très insuffisantes et souvent inadaptées, celles qui pourraient prévenir le vol d’ogives ou de matériaux fissiles sont restées trop timides, et George W. Bush a bien failli supprimer celles qui existent. Le risque est peu probable, mais s’il se matérialisait, les conséquences en seraient incalculables, et il est irresponsable de traiter ce danger comme un simple argument de propagande, destiné à imposer une politique inadaptée à une population tétanisée par la peur.
PATRICK IBAN
Création de l'article : 20 août 2003
Dernière mise à jour : 1er octobre 2003
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