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1.8.2 g
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L’unilatéralisme, nouvelle frontière |
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Les initiatives internationales de Georges W. Bush choquent, qu’il s’agisse de mettre fin au traité antimissiles de 1972, de menacer la Corée du Nord, l’Irak ou l’Iran de frappes américaines, du refus de prendre part à la reconstruction de l’Afghanistan, ou de l’affirmation que celui qui n’est pas avec les Etats-Unis est contre eux. En général, les observateurs incriminent l’inexpérience internationale du Président, ses écarts de langage bien connus, sa brutalité de Texan, et chacun s’efforce de démontrer que tout cela est contraire aux intérêts des Etats-Unis et des objectifs qu’ils ont toujours poursuivis. Un chercheur américain, Steven Miller, de l’Université d’Harvard (Center for Science and International Affairs), en donne une explication qui semble beaucoup plus proche de la réalité. Loin d’être la conséquence d’erreurs ou de maladresses, toutes ces actions constituent l’application d’une doctrine parfaitement cohérente, reposant sur quelques propositions simples.
L’ensemble du système sur lequel sont aujourd’hui fondées les relations internationales, plus spécialement dans le domaine de la sécurité, a fait la preuve de sa faillite. Les plus déterminés parmi les partisans de cette théorie affirment en outre que le droit international est une contradiction dans les termes, les relations entre Etats ne reposent que sur la force. Pour tous, il est évident que les dispositifs de vérification introduits dans les traités sont inefficaces, ils ne donnent aucune garantie. Au surplus, s’il est démontré qu’un pays ne tient pas ses engagements, il n’en subit aucune conséquence : la Chine et la Russie continuent de lui fournir des équipements sensibles, au mépris de leurs propres obligations. Par conséquent tous les accords conclus au cours des dernières décennies doivent être détruits.
L’objectif des Américains n’est pas de mettre en place un autre système de sécurité collective plus efficace ou mieux adapté à l’après-guerre froide. La réponse des Etats-Unis doit être la défense unilatérale, sous toutes ses formes. Défense anti-missiles d’abord, et le projet de mettre au point un système beaucoup plus vaste que celui qui avait été envisagé par Clinton n’est pas un simple argument électoral : George W. Bush veut disposer d’une défense à plusieurs étages, capable de protéger le territoire américain contre toute menace extérieure. Défense intérieure aussi, dont la mobilisation des réservistes de la garde nationale a été un exemple, et dont le budget a été considérablement augmenté. Dissuasion contre tous ceux qui pourraient menacer la sécurité ou les intérêts américains, et l’intervention en Afghanistan en a été l’illustration.
Il est inexact que cette politique comporte pour les Etats-Unis des risques ou des inconvénients graves. N’avait-on pas dit par exemple que l’abandon du traité ABM entraînerait des représailles terribles, des tensions avec la Russie et la Chine, une course aux armements, et bien d’autres catastrophes. Il apparaît à présent que ces prédictions étaient erronées, et que ce sont les partisans de l’abrogation du traité qui avaient raison. En toute hypothèse, ce qui est en jeu est la sécurité des Etats-Unis, et les Américains sont prêts à payer le prix qu’il faudra pour la préserver. S’ils doivent se séparer de leurs alliés, ils le feront, ils ont les moyens d’appliquer leur politique sans l’aide des autres.
Cette doctrine suppose évidemment que les Etats-Unis aient une supériorité militaire écrasante sur les autres pays, or cette supériorité ne sera pas éternelle. Cependant, elle subsistera sans contestation au moins pendant les trois ou quatre décennies à venir, c’est-à-dire jusqu’à l’horizon prévisible, et il ne faut pas compter sur leur affaiblissement pour que cette politique soit abandonnée.
Cette analyse de la politique actuelle des Etats-Unis rend compte de la réalité beaucoup plus exactement que bien d’autres grilles de lecture. Elle oblige les autres pays à reconsidérer totalement leur attitude. Il est inutile de reprocher à l’entourage de George W. Bush de mettre en danger les mécanismes de sécurité collective ou de critiquer son unilatéralisme, ce sont les objectifs qu’ils poursuivent. Peine perdue aussi de considérer que la politique actuelle est inacceptable, alors qu’elle se situe dans un registre moral complètement différent.
La seule question importante est de savoir si cette politique est durable et comment on peut la combattre. Or Bush a su exploiter les attentats de New-York et Washington pour provoquer, dans l’opinion américaine, une vague de nationalisme qui frappe tous ceux qui se rendent aux Etats-Unis. Elle interdit à quiconque de critiquer les positions les plus extrémistes, sous peine d’être accusé de trahison. La même vague de nationalisme signifie aussi que les idées simples des extrémistes républicains sont actuellement soutenues par une écrasante majorité de l’opinion, dans un phénomène qui évoque un peu l’époque du maccarthisme. Les positions des Républicains extrémistes servent en outre les intérêts de l’industrie d’armement et de l’industrie pétrolière américaines, elle a donc les moyens de ses ambitions. Il n’est pas exclu qu’à cause de problèmes de politique intérieure, Bush et les Républicains soient battus dans une des élections à venir, mais leurs successeurs seraient contraints d’appliquer, de façon moins cohérente, moins systématique et moins brutale, des principes de même inspiration.
Ce serait cependant une erreur de considérer que l’idéologie des fondamentalistes républicains est celle de tous les Américains. Elle n’est même pas partagées par tous les membres de l’Administration Bush, et il est arrivé que le Président arbitre en faveur de ceux qui la combattent. Il serait tout aussi erroné d’essayer de lui opposer une conception européenne, et de se situer dans le cadre d’une rivalité entre les deux rives de l’Atlantique.
En réalité, il s’agit d’une doctrine largement répandue, selon laquelle, dans un monde où les frontières sont affaiblies ou abolies, la seule chose qui compte est la force. Cette idée simpliste recueille facilement l’adhésion des foules, elle aura ses partisans en Europe comme aux Etats-Unis et dans d’autres régions du monde. La compétition qui s’annonce n’est pas celle de l’Europe, ou d’une quelconque alliance stratégique russo-chinoise, contre les Etats-Unis, mais celle des tenants du darwinisme international contre les partisans d’une mondialisation maîtrisée, régulée, organisée. Les darwinistes ont pris une longueur d’avance, ils apparaissent comme les hommes du changement, de l’avenir, contre des conservateurs qui ne se sont pas aperçus que le monde a changé.
Leur point faible est que leur thèse, qui conduit à faire des Etats-Unis une forteresse militaire, va à l’encontre de la tendance à la mondialisation de l’économie, des finances, de l’information. Cependant, il n’est pas établi que l’unilatéralisme militaire soit incompatible avec l’ultralibéralisme économique. En tous cas, pour ceux qui refusent que l’ensemble de la société soit désorganisée par la loi du plus fort, il ne suffira pas de vouloir revenir à la situation et aux objectifs antérieurs. A une conception d’ensemble, cohérente, et séduisante par sa simplicité, ils devront opposer une vision tout aussi globale de l’organisation internationale et de la sécurité dans le monde. C’est une tâche colossale, qui prendra beaucoup de temps, si même elle peut aboutir un jour, et pendant ce temps, les darwinistes peuvent faire beaucoup de dégâts. Dans l’intervalle, il n’y a place que pour un alignement sur les choix de l’Administration Bush. Pour ceux qui ne pourront s’y résoudre, il faut espérer qu’ils sachent se concerter, entre eux, et avec ceux des Américains qui refusent l’évolution actuelle de leur pays, pour définir empiriquement des objectifs, non pas opposés à ceux des Etats-Unis, mais parallèles, et les mener à bien sans tenir compte du calendrier et des priorités de la Maison Blanche. Ce pourrait être le cas dans des domaines comme la sécurité collective, ou la reconstruction de sociétés démantelées.
PATRICK IBAN
Création de l'article : 19 septembre 2003
Dernière mise à jour : 19 septembre 2003
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L’unilatéralisme, nouvelle frontière
31 janvier 2006, par
cet article met en exergue certes l’unilatèralisme americain mais je voudrais avoir un plan dètaillè sur ce sujet dans ma boite email bocardiallo2006_eaW_yahoo.fr
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